06/07/2018

Chateauneuf-la-Forêt -> Eyjeaux
C. travaille avec moi, elle veut bien m’avancer un peu
discussions calmes, beaucoup de douceur
je raconte un peu ma vie
on arrive assez vite
il y a une ancienne gare qui fait office d’arrêt de bus
elle me souhaite bonnes vacances, je me dirige vers la grande route, ça va vers Limoges
on se tutoie
25 kilomètres

route passante donc il est 13h00
jeune fille s’arrête un peu n’importe comment
elle dit qu’on va bien trouver un endroit où stopper pour la suite
elle dit qu’elle accompagne les agriculteurs et les agricultrices en difficultés
elle dit que parfois c’est compliqué : dettes, vies fragiles, trop de boulots pour rien et suicides et big tracas
elle dit qu’en plus elle s’est réveillée avec une bonne gueule de bois et que le bonhomme qui l’a reçu lui a pas offert de café
elle dit qu’elle va aller faire la sieste
je lui parle du fait que j’ai eu peur, 15 minutes plus tôt, car après avoir fait un coucou à une voiture qui m’avait fait un signe, elle a fait demi-tour en dérapant sur la route, et deux jeunes blancs-becs sont sortis et m’ont demandé, je cite, « à qui j’avais fait un doigt »
je leur ai montré les deux doigts que je leur avais soumis, on appelle cela signe du diable, qui est pour moi pure sympathie et invitation à rejoindre communauté informelle d’êtres humains ensorcelé.es et après cette explication en une phrase, nous nous sommes regardés dans les yeux comme dans un film de Sergio Leone, mais tout ça en beaucoup plus rapide et bien moins stylisé, compte tenu du fait qu’on était sur le bord de la route, que leur voiture était celle de jeunes blancs-becs qui s’ennuient, même pas un pot de changé pour faire un gros bruit et qu’avec mon gros sac je n’avais rien d’un bon justicier
du coup on se marre
par contre elle me laisse dans un endroit bien pourri
on se tutoie
20 kilomètres environ

boulevard vers Angoulême, dans Limoges, pure amateurisme de stoppeur
je marche, je marche, pas de bus, je marche
mange pas encore mec, ça va te porter poisse
je stoppe après le lycée Renoir, pas terrible
ouais, j’ai la dalle
puis voiture blanche de type chère
un homme tee-shirt rose et sa maman qui a un accent plus vivant que lui
il parle boulot, il parle prof d’allemand, il parle syriens (mais pas longtemps), il parle tune, il parle réussite pro, il parle éduc nat, il parle beaucoup
il pose beaucoup de questions et j’y réponds sans trop réfléchir car j’ai pris le soleil sur le coin de la tronche 20 minutes
il parle public privé, il parle vacances, il parle en dictons (« en Creuse, vacances heureuses… Ailleurs, vacances meilleurs ? »), il parle blablacar, il parle un langage que je commence à avoir du mal à supporter
un peu exaspéré je me repose et réponds, laconique
après quelques considérations pratiques liées à la poursuite de mon trajet en stop (le genre de personne préoccupée par des choses qu’elle ne fait pas et ne fera jamais)
je suis déposé
on se vouvoie et je n’ai pas envie de les tutoyer du tout
40 kilomètres

rond-point sortie Saint-Junien
végétation triste tandis que l’assistance de l’assurance me parle de ma voiture au téléphone, grésille
stop donc, chaleur déjà, sac qui pèse
je trouve un bout de carton sur lequel j’écris ANGOULEME
un type me prend, c’est un artisan, il est aussi éléctricien
camion un peu sale, il parle de la tempête, il dit qu’il va m’avancer un peu
il parle des vacances, il y a des cigarettes sur le tableau de bord
il me dépose, j’oublie mon carton dans le véhicule
on se tutoie
15 kilomètres

rond-point vers Etagnac (je crois) le long de la 4 voies
un père et sa fille qui me sourit gênée
je suis derrière, 140 – 160 kilomètres à l’heure
je me dis que je vais rattraper le temps perdu
il parle de la tempête, il dit des noms de village que je ne connais pas
la fille ne parle pas, je fais remarquer que sur son GPS le véhicule roule au milieu de rien –
comme si on était dans le désert
plutôt que de rire, il dit que la mise à jour n’est pas OK
il me dépose à la sortie de la 4 voies, on se salue, je fais le tour d’un très grand rond-point
on se vouvoie
20 kilomètres

voitures défilent et camions, la route des vacances est bouchée comme une artère bien crasse
un type mince s’arrête, il va à 8 bornes, je dis que j’ai faim, il dit qu’il y a un supermarché
je l’interroge sur le gros trou dans son pare-brise, il dit que c’est la grêle
il parle de la tempête, il y a des embouteillages
il dit qu’il travaille à l’usine de tuiles, il fait le trajet en vélo
les tuiles sont faites à partir de l’argile
il est bientôt 16h, il dit que ça va être le match de la France
je lui demande s’il va aller au bistrot, il dit non, il dit chez lui, il dit qu’à un moment il y avait un écran dehors dans la commune mais il dit que les gens du voyage faisait des bêtises et qu’ils ont arrêté
je lui demande qui est « ils », il dit : les gens de la mairie
il me parle du transfert de Cristiano Ronaldo vers la Juventus de Turin et je me permets de lui expliquer pourquoi je trouve ça complètement cohérent
il me dépose à la supérette
on se vouvoie
10 kilomètres

sortie de Roumanières-Loubert après la voie-ferrée
peugeot 406 verte qui s’arrête, un type qui rentre du boulot comme il dit
très calme, il dit que je vais rater le match
je dis pas grave, lui il dit qu’il veut se reposer alors il va aller pêcher
tempête, il dit que le climat change, qu’on aura fait vraiment n’importe quoi en quelques années
oui
on passe devant un bâtiment en construction et il dit : c’est la future église évangéliste
il dit qu’il fait de la musique là-bas
je lui demande s’il est croyant, il dit oui
il dit qu’il faisait n’importe quoi avant, vols, drogue, alcool et qu’à un moment il a découvert la Bible
et que ça avait été ce qu’il cherchait, une voie
au début il jouait de la musique manouche avec sa guitare mais maintenant c’est un peu différent
il dit qu’il a été invité à des conférences pour parler de son chemin de vie
il dit qu’il aime être en lien avec les uns et les autres qu’il croise
il dit que parfois on rencontre des choses qui nous parlent quelque part où on avait jamais été fouiller
il me dépose sur le bord d’un rond-point
on se dit chaleureusement au-revoir
on se tutoie
le soleil est brûlant, les minutes passent, je me dis que le match a commencé
12 kilomètres

entrée de la 4 voies, Angoulème 32 kilomètres, un truc comme ça
lunettes de soleil sport sur le nez un mec s’arrête, fin du boulot
radio et le match et un but mais on comprend rien si ce n’est que les mecs hurlent
devant il est immatriculé 83, derrière 33
il est kiné, il travaille loin mais il aime bien
on parle stratégies & tactiques football
j’aime bien parler de ça car on ne le devine pas quand on me regarde, avec ma dégaine de mec massif habillée dèg en noir
on parle du centre des villes
il me dépose près d’un rond-point énorme, encore
on se tutoie
40 kilomètres

attente longue et soleil plein dans le visage, presque plus d’eau
type s’arrête, lunettes de soleil, très beau et bronzé
il tourne le bouton du son à 65, c’est très fort
il appuie sur la pédale d’accélérateur en même temps que l’électro
j’ai peur, il colle les voitures, il roule fluide mais j’ai peur que les autres automobilistes aient du mal à comprendre l’aspect esthétique de sa conduite
il danse
il dit que si ça tenait qu’à lui il viendrait avec moi faire la fête à Bordeaux
il me demande si j’entends le problème de son ampli, il trouve que les basses s’écrasent trop facilement, il trouve qu’elles manquent de relief et ça le gêne
il dit que ce qu’on entend c’est BONZAI, il dit que ça a 20 ans, qu’on fait plus des trucs pareils
il pile pour sortir au bon endroit, dernière frayeur
il me dépose près de La Couronne, rond-point
on se tutoie, on se marre
16 kilomètres

très court et camion avec tronçonneuse dedans
bonhomme 60 ans, ceinture passager qui ne marche pas
il dit « fais comme si tu l’avais »
on parle un peu, il me parle d’autres stoppeurs qu’il a pris
il me dit que c’est de plus en plus rare, etc.
je suis fatigué, je baille au moins 30 fois
il me dépose près d’une station-service
il dit que le ciel devient noir et me montre un endroit où m’abriter en cas d’orage
on se tutoie
30 kilomètres

sortie de Barbezieux
ciel pas noir plutôt gris et zone industrielle où pas grand monde ne passe
il est 18h, décidément pas facile ce jour-là, j’ai soif et je veux dormir
voiture s’arrête en faisant du bruit
trois personnes noires qui s’arrêtent, deux femmes et un homme
ils vont à la gare
j’exulte
plein de joie dans la voiture je me rends compte que quelque chose, pour elles et lui, ne va pas, mais je ne sais pas quoi
j’essaye de parler un peu et puis ça ne prend pas
je me dis que je dois les embêter, je me dis que c’est peut-être parce que je suis blanc et qu’il n’y a aucun consensus sur ma présence, ça me rend triste
puis je me dis que je n’y suis pour rien même si je suis suant et peut-être d’une odeur assez authentique
seules discussions quand on arrive sur les quais : les nouveaux bâtiments, en verre, incroyables
l’une dit que pour la tune ils ont de la tune
j’aime bien
on ne se tutoie pas ni on se vouvoie parce qu’on ne se parle pas
80 kilomètres

 

je dis au-revoir et je marche, église sainte-croix, etc. etc., et puis je crois que je suis arrivé

à Bordeaux, même les shlags sont beaux ou belles

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20.06.2018

sortie de Chateauneuf-la-Forêt
la proviseure de l’établissement où je travaille
elle porte des lunettes de soleil
elle dit qu’elle ne passe jamais par là
il y a quelque chose de stable et de posée que j’aime bien dans sa voix
on se vouvoie – cette distance professionnelle
6 kilomètres environs

sortie de Neuvic-Entier, grosse route Limoges <-> Eymoutiers
soleil déjà raide haut dans le ciel
arrivant de loin une décapotable s’arrête
il dit qu’il n’arrive pas à ne pas rouler vite
il parle de pourquoi les radars et pourquoi les autoroutes
je lui parle des fenêtres que je ne peux pas ouvrir dans la salle où je fais cours
il parle de « ce monde bizarre », il porte des lunettes de soleil
je lui demande ce qu’il va faire à Eymoutiers et il répond qu’il « va boire un caf »
« boire un caf »
il se gare très vite, on se salue
on se tutoie
15 kilomètres

sortie d’Eymoutiers
téléphone morfle par le coin, salut
une dame d’une soixantaine d’années qui revient des courses
twingo grise, elle roule lentement et suit les virages dans la forêt, comme si elle cherchait quelque chose
on parle de l’usine qui va se construire près de chez elle
on en pense la même chose
on parle de Bugeat, de Tarnac, de comment on fait pour sortir de chez soi
je ne sais plus si on se tutoie ou si on se vouvoie
on se dit à bientôt
25 kilomètres

sortie de Bugeat
dame de 58 ans, elle va à Ussel
elle travaille dans un supermarché à Treignac
elle dit qu’avant ça elle travaillait à Ussel
elle dit que le supermarché est très familial mais qu’elle doit être polyvalente
elle dit qu’elle n’a plus de vie sociale – mais c’est dit comme une ponctuation
en 20 ans, elle dit qu’elle ne s’est jamais mise en arrêt, elle dit qu’elle coûte pas chère à la sécu
elle parle beaucoup de son travail et elle n’écoute pas mais quelques interventions
on se vouvoie
elle parle du fait que ses enfants lui coûtent chers
elle parle beaucoup d’argent et du fait que travailler est une bonne chose
elle me dépose à l’entrée de l’autoroute 89
50 kilomètres environ

Ussel, entrée autoroute A89
voiture grise et dame petite lunettes rondes
à cause du soleil sur la tête un quart d’heure plus tôt je mets du temps à parler
plutôt une dame soucieuse d’écologie et d’entraide
c’est ce que je comprends suite à une remarque que je fais sur le fait qu’une dizaine de mecs habillés en orange
coupent l’herbe au milieu de nulle part
elle dit qu’on voit très bien le Puy de Dôme, le ciel est dégagé
elle dit qu’elle culpabilise parce qu’elle sait que c’est sa génération à elle et elle aussi qui a fait n’importe quoi
je lui en veux un peu
on sort de l’autoroute et on roule encore un peu
elle dit qu’elle est très heureuse de cette rencontre
on se dit à bientôt, avec un peu d’espoir
on se vouvoie
75 kilomètres ou un peu plus

près d’un arrêt de bus et d’une église (très bon portrait d’une France vue depuis le bord de la route) en plein soleil, attente 15 secondes
voiture propre et radio usb
directrice de clinique en formation professionelle
avant d’aller à sa réunion elle va acheter du fromage pour ses enfants car ils ont habité là longtemps
en arrivant sur Clermont-Ferrand virages serrées et
des commentaires type touristiques
les pierres noires de la cathédrale en contrebas
pas la pollution, la terre dont est extraite les pierres, les couleurs
je lui souhaite bon séjour, elle me laisse près du boulevard périphérique
on se vouvoie
20 kilomètres

gros boulevard qui tourne autour de Clermont
pancarte imprécise près d’un passage piéton
406 et chien à mes pieds elle a des lunettes de soleil type sport
elle va me poser à l’entrée de l’autoroute
je crois qu’elle me ressemble alors je parle
je lui dis qu’à force de rencontrer, entre 5 minutes et 45 minutes
des gens aussi différents les uns des autres, ça va me rendre fou
elle trouve ça drôle, ces temps-ci elle apprend à prendre soin des légumes et des fruits
elle dit qu’elle doit travailler avec des gens qui veulent qu’elle coupe l’herbe tout le temps
elle dit que malgré tout ils n’ont pas utilisé l’adjectif « sale » pour parler de la nature
parce que c’est courant de dire qu’une fois le rotofil passé c’est « propre »
elle dit qu’elle habite à 3 minutes de l’Allier alors c’est bon
je caresse le chien
elle me laisse et puis on se dit au-revoir
on se tutoie
un peu moins de 10 kilomètres
rond-point avant A75 des flics

bretelle d’entrée A75
j’aime bien cette autoroute mais je ne la connais pas de ce côté
grosse voiture et un homme maigre dedans, environ 60 ans
conversations compliquées alors je l’interroge sur ses enfants
il parle des radars, il m’explique où sont tous les radars
je dis oui et je souris parce que je n’ai pas envie de lui dire je m’en fiche un peu
alors il parle des panneaux, parfois trop grand ou parfois trop petit
il tient malgré tout à m’avancer de 10 kilomètres supplémentaire
on se vouvoie
50 kilomètres
je suis arrivé : parking co-covoiturage Saint Germain Lembron

ces derniers jours j’ai l’impression bizarre d’avoir appris davantage de choses que d’habitude

je veux dire, des petites choses, mais je me demande si c’est vrai

s’il y a vraiment des séries de jours où on apprend plus de trucs que d’autres, comme ça sans faire exprès, et qu’en plus pour une fois on retiendrait les choses nouvelles qu’on apprendrait

 

si c’est nous qui sommes plus attentifs, ou si c’est juste un hasard de circonstances qui rend le monde

d’un coup d’un seul

davantage pédagogique

?

 

par exemple j’ai appris

que pour que le tian de légumes soit réussi = il fallait écraser régulièrement les légumes pour qu’ils se ré-imbibent de leur jus de cuisson

qu’il y avait des requins baleines juvéniles qui étaient sédentaires et avaient capté qu’en têtant directement les filets pleins de poissons des pêcheurs papous, ça leur économisait vachement de temps de nage à faire le ramasse-plancton

que les requins baleines vivaient jusqu’à 150 ans et faisaient comme 45 fois le tour du monde dans leur vie (t’sais, sérieusement ??)

qu’il y avait des fermes-prisons dans le wyoming où les détenus apprenaient à dresser des mustangs sauvages, pendant des mois et des mois, avant de les vendre aux enchères (et à ce moment là, les hommes se mettent à pleurer dans la télé, et ça m’a fait pleurer aussi)

qu’il y avait encore des mustangs sauvages dans le wyoming

qu’avoir affaire à ne s’écrivait pas avoir à faire à

que de plus en plus de gens sur terre se mettaient à développer une allergie foudroyante à la viande rouge, à cause d’une certaine piqûre d’une certaine tique

que pour une parfaite cuisson du magret de canard, il fallait mettre le magret froid sur une poêle froide, côté gras, et laisser chauffer le tout ensemble pour que la graisse fonde au fur et à mesure à température progressivement croissante

et tu retournes côté chair 2 minutes avant la fin de cuisson

 

incroyable, non ?

 

 

02/06/2018

vélo abandonné derrière un tas de pierre à 200 mètres du bourg
à la sortie de Linards vers Chateaneuf-la-Forêt
un type qui parle très vite
il habite à Linards, il a vécu pendant longtemps en région parisienne
il dit qu’ici il ne surveille pas sa voiture et qu’il n’y a pas de bruits la nuit
il dit qu’on s’habitue à tout
il dit que le monde c’est de la merde
il dit que les jeunes devraient aller dans la rue parce qu’ils plieraient ceux-là haut
il range sa voiture près de la banque, grande rue de la ville
je lui dis au revoir, il me dit que si le monde c’est de la merde c’est aussi la faute de l’Europe
je lui souhaite bonne continuation
on se vouvoie
11 kilomètres environ

sortie de Chateauneuf-la-Forêt vers Eymoutiers
un homme de soixante ans passé s’arrête, il écoute du jazz
il habite à Rempnat, il parle la langue occitane, il dit qu’elle sent la terre
il le dit autrement mais pour lui le monde aussi c’est de la merde
voiture qui remue
il parle d’entraide, d’un temps où l’entourage avait une autre importance
la proximité n’est pas qu’une affaire de voisinage
il joue de l’accordéon diatonique
à Eymoutiers, je réfléchis et je lui dis que je vais rester attendre
on se tutoie et je lui demande son prénom
il s’appelle Fred
22 kilomètres environ

[…]

sortie de Chateauneuf-la-Forêt vers Linards
après le super u
une voiture très propre avec musique forte, la radio
elle fume des cigarettes, elle est aide-soignante, elle ne prend jamais de stoppeur
elle dit que personne ne veut faire ce qu’elle fait mais qu’elle aime beaucoup les personnes agées
même si c’est samedi et qu’elle va terminer à 21h
elle dit que depuis son divorce elle est fâchée
elle préfère la solitude et depuis chez elle, elle voit les biches, les oiseaux, ça lui va
elle dit qu’elle ne veut pas s’occuper des affaires des autres, quoi qu’on dise d’elle
elle vit avec sa fille
elle me dépose près du petit parking et du restaurant
je ne sais plus si on se tutoie ou on se vouvoie
je lui dit à bientôt
10 kilomètres pile

12/05/2018

à la sortie du Linards, route vers l’autoroute A20
une professeure de Lettres et sa fille en 3e
détour pour la déposer au club d’équitation
on se vouvoie
15 kilomètres environ

rond-point sortie 39 de l’A20 vers BRIVE
un homme d’une quarantaine d’années je crois, voiture très propre
il dit que ça sera plus passant à Magnac-Bourg
il écoute Radio Alouette qui ne parle que de faits-divers
on se vouvoie, on est gêné
18 kilomètres environ

sortie 41, bretelle d’entrée de l’autoroute A20
un homme d’une cinquantaine d’années je crois, voiture très propre
GPS et régulateur de vitesse, il roule au-dessus de la limite, juste un peu au-dessus
on parle de l’autostop (méta-discussion)
je lui parle de Bulgarie, il dit qu’il prend des stoppeurs mais qu’ « avec ce qu’il se passe aujourd’hui », il n’en ferait pas
je lui demande si ça se voit sur le corps des gens qu’ils sont ok ou pas
il dit que non
on double des campings-cars, on en parle, il parle de l’entretien
il dit que ça coûte 70000 euros, ça ne lui paraît pas dingue
on se vouvoie

75 kilomètres environ
déposé à BRIVE, zone commerciale
un homme d’un an de plus qu’E.Macron – d’après ses dires, me récupère – il était au lycée à Amiens, à côté de celui où l’actuel président a fait aussi son lycée, il dit qu’ils ont dû se croiser et qu’il espère lui avoir mis des taquets
anti-système, écorché, au chômage après l’usine et beaucoup de boulots différents avant, il vit de petits arrangements, il va manger chez sa mère dans le Lot
il évoque très brièvement les présidentielles et Asselineau mais il n’a jamais voté et il trouve que ceux qui le font se mette des gros bâtons dans les yeux
il pense que les paris sportifs sont truqués car il n’a jamais vu autant de matchs nuls au HANDBALL
il a peu de considérations pour l’homo oeconomicus
petit bout d’autoroute puis la départementale qui la longe
il dépose un turbo de Scénic chez un cousin qui a un hangar énorme après Souillac, tandis que je me présente comme stoppeur, il ajoute que je suis un stoppeur mais qu’à la fin je serais un copain
on se tutoie
il ne pleut pas, c’est beau
il me laisse au milieu de la campagne, on se salue
70 kilomètres environ

quelque part sur la D820, lieu-dit PELACOY je crois
voiture hybride et toute propre s’arrête, un homme de plus de cinquante ans, en jogging et lunettes de soleil
il va à une finale de rugby
on parle de la professionnalisation du rugby
il m’explique les étapes de celle-ci dont le début des diffusions audiovisuels par Canal + dans les années 80
il regrette une certaine footbalisation du milieu et c’est pour ça qu’il va voir plutôt les niveaux en-dessous de l’élite
il connaît le club de Peyrehorade
on se vouvoie
en me déposant, il m’appelle jeune homme
35 kilomètres environ

pas endroit terrible où stoper pour faire le tour de Cahors
maman & sa fille au lycée qui font des courses dans la zone commerciale me récupère
elles discutent du programme du week-end suivant
j’aime bien quand je suis là mais que les gens ne se dérangent pas pour moi
on discute un peu, on parle du stop, la jeune fille dit que sa mère lui interdit, la maman exulte
elles me déposent près d’un autre supermarché
6 kilomètres environ

rond-point, départementale vers Agen
berlingo mal rangé et un homme d’une cinquantaine d’années
il habite à Grenoble
très calme, très sage, il vient de marcher quelques jours sur un chemin de compostelle
on parle de la non-scolarisation des filles
grande écoute
de contrôle social, de main-mise sur une jeunesse
il est éducateur spécialisé et œuvre intelligemment
je perds ma carte bancaire dans sa voiture
sa compagne m’enverra un mot et me joindra une photo de sa destruction après ma demande
il me dépose à Moissac
on se tutoie
environ 65 kilomètres

mardi 22 mai

j’essaie de comprendre ce qui me fait pleurer, hormis la fatigue extrême, le mal de chien aux deux voûtes plantaires et la mauvaise humeur de mon amoureux

je crois que ce qui me fait pleurer dans tout ça, c’est le côté utopique rendu réel

le groupe sans responsable et hyper efficace dans son petit bordel ambiant + savoir que si un jour il y a une merde, on sera 20 à aller en prison

et cette manière d’habiter la rue, cette rue, ce square, ce quartier, une semaine par an

de retrouver les gens qui y vivent à l’année, une semaine par an

les enfants locaux qui s’apprivoisent sur le long terme

la première année, Bilal venait juste passer du temps avec nous, en visiteur / la deuxième année il a fait un numéro de foot à la scène ouverte / cette année il y avait lui + Fahed + Nassim + les autres dont je ne connais pas les noms, et cette année ils ont : fait l’accueil le dimanche pendant un  bon bout d’après-midi, rendu la monnaie des prix libres, tamponné les gens, refait une scène ouverte bien plus élaborée (blagues + bâton du diable + karaoké), lavé au moins 80 verres et fait du jardinage pour replanter des fleurs à la place de celles écrasées le jour du démontage (et Fahed nous a dédicacé une photo de lui trop beau gosse avec ses grosses joues, et ça c’est trop la classe)

natacha qui touche le portail du square derrière elle pour nous bénir, qu’on ne reverra normalement pas sur ce trottoir l’an prochain puisqu’elle part retrouver sa russie

les mots des gens dans le cahier qui disent généreux, unique, impression d’être né ici

les enfants sauvages qui courent partout dans les pattes des adultes

les roms avec qui on arrive presque à négocier une manière de passer un temps ensemble qui soit hors du commerce, mais qui soit la fête, avec des cadeaux et de la vraie bienvenue, et leurs enfants sauvages qui courent avec les autres

les voisins contents de nous retrouver encore là, qui nous disent merci

ne jamais virer personne sauf en cas de violence

laisser dormir les anarchistes espagnols sur les canapés

tenir le choc de toute façon, hors du commerce encore une fois

ne rien demander à personne, ceux qui veulent et ceux qui peuvent, et juste le droit a minima d’occuper cet espace public abandonné

tout fabriquer nous-mêmes, tous les ans, ne rien garder ou presque

la bêtise de tout reconstruire chaque année, la fatigue de tout reconstruire chaque année, la beauté de tout reconstruire chaque année

et tout fabriquer nous-mêmes ensemble, et si les tireuses sont cassées on trouvera quelque chose, et si tout est pourri les techniciens danseront quand même sur le bar, et si on doit prendre une décision rapide on prendra toujours celle qui nous semblera la plus humaine

et la plus hors du commerce

je crois que c’est tout ça qui me fait pleurer, parce que c’est le cadeau comme ça de l’année, chaque année, qui fatigue et qui fait tellement de bien au coeur, que c’est rare, que c’est à moi, à nous, et que plus les années passent plus je trouve ça beau, et plus j’en apprécie la valeur = à proportion de la rareté de la chose

alors oui, aujourd’hui je pleure, et je suis contente

 

 

 

 

05/05/2018

sortie d’Eymoutiers à côté d’un garage
jeune garçon cheveux longs yeux bleus
il s’excuse parce qu’il y a en partout dans sa voiture
il va rejoindre son frère
on se vouvoie puis je lui demande qu’on se tutoie
au-revoir en nous disant nos prénoms respectifs
20 kilomètres environ

peugeot 205, un homme & une femme en train de fumer
ils ouvrent la fenêtre de la portière en tournant la manivelle
ils travaillent au super u où je vais de temps à autre
déjà blagués un peu avec eux dans le magasin alors qu’il et elle étaient en tenue
je pense que nous sommes de la même génération
on se vouvoie mais je ne me sens pas bien
je ne comprends pas ce vouvoiement alors je ne dis pas grand chose
pile 10 kilomètres