19/10/2019

je prends le bus 162 jusqu’à Arcueil-Cachan puis le RER B jusqu’à Massy-Palaiseau

je suis le panneau Chartres-Orléans A10, il y a la route tout droit

je découvre qu’il y a un wiki pour les autostoppeurs et autostoppeuses

je lis que que mon idée de spot n’est pas si bête

j’ai un grand panneau en carton

il y a une butte herbeuse qui donne sur un parking

 

une dame dans un gros SUV

elle a amené sa fille à la gare, elle parle de la grêve, que je sais inopinée

elle s’occupe d’une unité de production dans une boîte de fabrication de fenêtres

elle dit que les hommes sont compliquées et j’entends les mâles

mais elle dit que non, c’est 40 % 60 %, c’est presque la parité

elle parle du probable loyer de son fils à Paris, elle parle de tunes, de garants, c’est compliqué

elle trouve ça étrange que je ne sois pas salarié en ce moment

elle habite à Bourges mais va déménager son ami

j’aime beaucoup cette expression

elle m’explique qu’il a sa maison à lui et elle sa maison

que ce qu’elle aime quand elle rentre du travail, c’est sentir son odeur à elle et retrouver sa fille

et manger n’importe quoi

elle me parle d’autres trucs, je l’écoute, psychologue des autoroutes

elle me dépose sur une grosse aire d’Orléans à la jonction de deux autoroutes

on se vouvoie

j’ai fait 100 kilomètres

 

un type que je croise aux toilettes qui me propose de m’amener mais c’est pas la route

je me fous à la sortie

il pleut beaucoup

je passe un coup de fil et les voitures passent très vite

je n’ai pas plastifié mon très beau carton de stop mais j’ai mon imperméable

je me demande si je fais un peu pitié

 

un gros break Renault et deux femmes devant, elles viennent de prendre un stoppeur

elles vont en vacances en Dordogne

il y a une enseignante et une ancienne enseignante, l’école primaire, etc.

je ne parle pas de ce que je pense de tout ça

nous discutons peu, il y a la musique, il y a une chanson de Lilly Allen que j’aime bien

je n’ai pas mangé, je pique du nez

elles trouvent ça étranges, elles aussi, que je ne sois pas salarié

on s’arrête pour manger, je bois un red bull, je prends deux photos

1) le parking et le pic-nic sous la pluie 2) un brin de lavande posée sur une poubelle en inox

on ne parle pas beaucoup, elles se racontent des choses, j’interviens parfois, c’est tout

elles me déposent devant L’UNIVERS DU SOMMEIL

j’attends le divin Q. & sa voiture bleue

on se vouvoie

j’ai fait 250 kilomètres

 

20/10/2019

(aller)

il pleut, je me mets à la sortie du Buisson

il y a des travaux avec du béton et je trouve ça moche

j’attends puis je tends le bras et une voiture blanche s’arrête

je me présente, il me dit son prénom, mais j’oublie, il va voir ses vaches plus loin dans Linards

c’est un voisin

on se vouvoie

j’ai fait 3 kilomètres

 

il pleut, je fais du stop avec le parapluie

berline noir (mais pas la peinture mâte comme je kiffe)

j’entre dans la voiture et il me demande : « c’est vous le prof ? »

je dis que c’était moi, mais que maintenant je suis un poète-faisant-la-vaisselle-mais-ne la-rangeant-pas-systématiquement-sur-les-étagères

lui, c’est Jean-Christophe, il m’a déjà pris en stop quelques mois auparavant, j’ai oublié

il dit que son programme du dimanche matin, c’est un petit café au PMU avec ses amis

je lui explique comment ça marche un rectorat avec les remplaçants

il me dépose au Super U où j’achète du vin pour midi

on se tutoie

j’ai fait 9 kilomètres

 

sortie de Châteauneuf-La-Forêt vers Saint-Anne-Saint-Priest

un coup de fil

et il se met à pleuvoir beaucoup, il y a aussi de l’orage

je prends une photo des collines et de la brume

c’est une route minuscule, pas de voitures

le parapluie goutte à l’intérieur et les gouttes coulent sur mon visage

c’est comme des grosses larmes

je tends le bras et une grosse voiture s’arrête

c’est un agriculteur à la retraite, il va aider son fils

grosse grosse voiture de chasseur, gros moteur, il passe bizarrement les vitesses

il me parle de la pluie et des petits ruisseaux à qui ça fait du bien

on se vouvoie

j’ai fait 6 kilomètres

 

(retour)

un couple qui habite à Magnac-Bourg me ramène

je les avais pas aperçu pendant le moment passé à la salle des fêtes pour la belote

on parle des Gilets Jaunes, lui me demande des choses

je l’écoute, il me dit qu’il réfléchit mais qu’il n’est pas un intellectuel

je l’écoute, elle me dit que les GJ sont écolos mais que le contraire n’est pas vrai

on se dit qu’on se recroisera peut-être à un moment

on se vouvoie

j’ai fait 6 kilomètres

 

je suis fatigué, j’attends 5 minutes, je regarde mon fb, je mets une photo

un homme seul dans une DACIA modèle DUSTER qui va à l’aéroport de Limoges

il peut plus rouler depuis le déplacement du panneau de Feytiat

il me parle de Ryanair et il m’explique ce qu’est une compagnie low-cost

il dit qu’ils vont ouvrir de nouvelles lignes

il parle des amis qu’il va chercher, il dit qu’il ferait beaucoup plus pour eux que pour sa famille

je lui sors un proverbe un peu pourri à ce sujet, il me dépose devant l’église de Linards

on se vouvoie

j’ai fait 9 kilomètres

 

je marche vers le Buisson et je fais du stop et un type s’arrête

il va faire un détour, il dit qu’il habite au Pont des Deux-Eaux

il parle de la croix du Buisson, je dis que je vois

on parle de la farine de Pénicaud, il cultive des blés anciens

envoie-moi un mail si tu veux son adresse

le trajet dure 2 minutes 30

c’est un voisin

on se vouvoie

j’ai fait 2 kilomètres

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13/10/2019

An. regarde l’itinéraire sur le fauteuil puis elle dit que c’est OK, elle visualise l’itinéraire

elle dit qu’elle ira voir la Loire après, elle a un gros sac en toile avec son ordi dedans

on va vers Halluchères et on continue tout droit, on discute, on parle des vocabulaires

on s’approche, elle regarde bien la route, il y a un endroit pour s’arrêter

je crois qu’on est à Saint-Luce sur quelque chose, sur Loire, j’imagine

on se dit au-revoir et je marche jusqu’à l’embranchement, il est 10h54

quand je regarde mon téléphone et quelques minutes après j’écris

un message avec sourire-bébête et il se met à pleuvoir sur ma tête

*

un homme de 54 ans dans une voiture grise affichant 170000 kilomètres

il va jusqu’à La Flèche, il va voir ses parents, il dit qu’il a fait du stop jadis

quand il était étudiant, deux fois par semaine, qu’une seule fois ça avait raté

il pense qu’on est tous prisonniers de nos outils mais il dit aussi qu’il trouve que

la majeure partie des gens sont cons, je lui dis que je crois de moins en moins

qu’il puisse y avoir une utilisation mesurée de certains outils, ce qu’ils peuvent

produire est produit, c’est comme ça, et il n’y a pas de nature humaine mauvaise

comme il pouvait le dire, il me parle d’un de ses fils qui depuis ses 8 ans trouve le monde

merdique, qu’il vit au bord de la société, c’est lui qui le dit, il dit qu’il respecte mais

il est un peu perdu, il dit aussi qu’on vit toujours sur le dos d’autres, parfois bien loin de nous

que c’est facile de jouir de ça, il a les yeux clairs, il se demande où me déposer

il s’arrête à la station sur l’A11 qui s’appelle Les Portes d’Angers

je suis touché par ce qu’il me dit de lui, je lui souhaite une bonne continuation

je l’ai vouvoyé tout le long

100 kilomètres environ

*

je me dirige vers la sortie de l’aire d’autoroute, il y a un mac do, un supermarché, une station service

l’ange du stop vient me foutre une grosse pichenette derrière l’oreille

figurant le mauvais mojo des deux heures à venir

j’attends, patient, souriant d’abord, après je me mets à parler tout seul

est-ce que je mets le panneau ? est-ce que c’est pas clair que je vais à Paris ? est-ce que je le tiens dans la main ? est-ce qu’il n’y a personne parce que c’est l’heure de bouffer ?

voitures immatriculées petite et grande couronnes je les maudis

je déteste les couples en voiture, pas choupi pour un sou

je me demande s’il y a un snobisme des usagers de l’autoroute qui ne me regardent même pas quand ils passent devant moi

un type passe et me dis que je n’ai pas le droit de faire du stop sur l’autoroute, je lui dis que c’est vraiment hyper utile de me dire ça et il me lance un petit nique ta mère qui va bien

c’est long

en face de moi une sorte de camp provisoire de camionneurs polonais, lituaniens, roumains garés en épis

accroupi un type nettoie ses chaussettes

un réchaud dans un carton et aller-retour pour remuer le contenu de la casserole invisible

capots camions ouverts pour faire sécher le linge sur des fils un peu tendus

tous la même technique

il y a du vent mais l’un d’eux allume le moteur pour que ça aille plus vite

ils se baladent de camion en camion en claquettes et en jogging un peu large

un camion diffuse de la musique, espèce de pop dopée, rythme hyper speed et instrus balkans comme on entendait dans les habitacles des poids-lourds, peut-être les mêmes, en Roumanie

200 voitures qui te passent sous le nez en t’ignorant, ça vaut bien une séance chez le psychologue pour bosser l’estime de soi

au bout du compte le mojo tombe à force de continuer d’attendre

*

A. me prend, c’est un étudiant, il a 20 ans, il boit de la boisson énergisante

il va à Metz, son trajet passe au-dessous de Paris, voilà, c’est bien, je tape dans ses chips

il a une manière assez formelle de me poser les questions, je me demande si c’est à cause de la gêne

je lui raconte ma vie et lui la sienne

il trouve le monde merdique lui aussi mais il est plus optimiste que le fils de mon précédent conducteur

le trajet est long, je lui propose de conduire, il décline l’invitation

on écoute EMINEM et d’autres, il dit que c’est vieux, ouais, c’est vieux, les instrus sont basiques, je crois qu’il calcule que ces trucs de vieux c’est aussi les trucs de mon adolescence

il m’interroge sur mes convictions politiques, j’essaye d’être clair

je crois qu’on trouve le monde merdique mais pas de la même manière

on parle d’un tas d’autres trucs, c’est un long trajet, on s’octroie des moments de silence non-gênés

il dit que son projet c’est juste d’être heureux, c’est peut-être pas si mal, je ne sais pas, faut savoir ce que c’est et tout

on s’approche de Paris, il est un peu anxieux, il est déjà en retard, il ne veut pas faire de détours, je bidouille son smartphone, il rachète une cannette

il y a des bouchons, il fait un micro-détour quand même, il me pose sur un rond-point à Massy

je le tutoie et lui demande de faire pareil pour moi d’emblée

265 kilomètres

voilà, la zone commence bel et bien, là

 

Maxime,

mes parents cuisinent du poulet aux olives et de l’ail en chemise
j’écoute Doc Watson qui chante dans les hauts parleurs intégrés de l’ordinateur et je trouve ça beau depuis plusieurs jours, surtout Deep river blues et Little Sadie

je lis ton texte sur la Syrie et plus je lis ton texte, plus je ne fais que ça

je finis par sortir à l’extérieur pour ne plus entendre les bruits de la cuisine et les voix de mes parents qui me parlent

les images de l’enfer oui, que nous ne voyons pas, que nous ne verrons peut-être jamais, je nous le souhaite, je ne souhaite à personne de voir ça, nous connaissons tous nos cauchemars et les cauchemars sont faits pour exister dans le monde de la nuit et de ce qui n’advient pas vraiment

je rêve souvent d’hommes avec des couteaux, d’agressions, je rêve souvent de violence
et régulièrement dans ma vie quotidienne je suis témoin oral ou visuel de violences qui se passent ici

je crois que c’est un très beau texte que tu as écrit, et le lisant je me demande si c’est impudique d’écrire sur ces violences
si la poésie a le droit, ou le devoir, ou rien de tout ça, de parler de ces violences là que nous ne connaissons pour l’instant que dans nos cauchemars, ou à travers les écrans du monde

je pense à ce livre chinois qui m’avait beaucoup marquée sur les violences de la place Tian’anmen
je pense au fait que j’ai appris ensuite, récemment, que ces violences étaient en train de disparaître des manuels d’histoire chinois
qu’on ne transmettrait pas cette mémoire, que c’est le choix qui a été fait par le gouvernement, et on comprend l’ambition, on comprend qu’avec avec un peu de chance et de persévérance, cette histoire allait disparaître de la mémoire collective, autant que des récits interpersonnels (les murs ont des oreilles, et les murs avec des oreilles ont pour vocation de tuer les gens qui n’y font pas attention)
de disparaître de l’histoire en général, puisque c’est la mémoire qui fait histoire

mille manières de faire disparaître quelque chose du monde, oui

je me demande en même temps si la violence décrite dans ce livre chinois, ou dans ton texte sur la Syrie, est la même que celle dont je suis le témoin oral ou visuel des violences qui se passe ici

je pense au mur de la Plaine, l’autre jour à Marseille quelqu’un parlait de la Plaine avant le mur
ça nous a fait rire de prime abord, parce que cette expression d’avant le mur, ça renvoie à des histoires qui ne sont pas de chez nous
à une gravité historique qui n’est pas de chez nous
et pourtant c’est sans doute la même chose
et pourtant des personnes sont mortes autour de la construction de ce mur là aussi

cette violence existe ici aussi, ainsi que les gens passés à tabac dans des commissariats ou des coins de rue, ainsi que des mains arrachées par l’attirail défensif des forces de l’ordre, ainsi que des hommes qui lèvent la main sur leur compagne en leur laissant un bleu autour de l’oeil, et boivent pourtant tranquillement une bière attablés sous la vigne quelques jours plus tard
avec des gens autour qui savent mais ne disent rien

ainsi que des adolescents algériens qui fracassent des bouteilles en verre sur le crâne d’adultes arméniens, et des adultes arméniens qui en réponse écrasent en voiture ces adolescents algériens dans un festival de quartier, qui heureusement ne se résume pas à ça

ainsi que les hommes avec des couteaux dans mes cauchemars

tout ça c’est le même mot, c’est le même mot de violence qu’on met dessus, c’est la même définition pour le même principe actif, c’est quelque chose qui existe dans ce monde, le vrai monde de la journée et le vrai monde sans matière des rêves, c’est quelque chose qui existe à différentes échelles de valeur, c’est quelque chose dont on est auteur·e ou victime ou témoin

et quand est témoin de ce principe actif de violence, ici ou là-bas, de quelque manière que ce soit, on est confronté·e à la manière dont on choisit d’y réagir
ou à la manière dont on constate qu’on réagit
ou à la manière dont on constate qu’on ne réagit pas

il y a de la violence et des personnes qui réagissent à cette violence, qu’elles le veuillent ou non, quand quelque chose de violent se passe on réagit, ou bien on réagit par un manque de réaction

on peut se taire ou chanter ou pleurer ou hurler ou frapper ou courir ou se cacher

on peut aussi mourir

je ne sais pas ce qu’on peut dire de la violence
je ne le sais toujours pas
je sais que beaucoup de choses ont été dites déjà
je sais qu’on peut transmettre des images, des récits, d’un bout à l’autre de la planète ou d’une personne à l’autre directement
je sais que quand on est témoin de violence, directe ou indirecte, on a souvent besoin d’échanger à ce propos ensuite
on a besoin d’en parler, et si on en parle autant c’est sans doute qu’en définitive personne ne sait trop quoi en dire
personne ne sait trop comment réagir

et je ne sais pas quoi faire de tout ça.

 

 

04/10/2019

comme deux jours avant, posé à la sortie du lieu-dit, 2 minutes à attendre

monospace crasseux que je connais bien car c’est le petit-fils des voisins, il s’appelle S.

on pousse le rotofil du siège avant, il dit qu’il va changer le disque

ça se prend trop souvent dans les ronces, il me parle de ses patrons

il me parle des moutons et d’une association d’agriculteurs

je le tutoie parce que ces grands-parents me parlent souvent de lui

il ne veut pas me tutoyer

2,5 km, bourg de Linards

*

première voiture, un C15 blanc, j’adore

ça sent le bois, je lui demande si il bosse dans le bois, il dit non

il dit qu’il y a une tronçonneuse dans le coffre

il est en apprentissage dans les espaces verts, moitié Limoges, moitié Chateauneuf-la-Forêt

très beau yeux bleus

on parle de la forêt, il me dit qu’il aime faire courir ces chiens, il me dit que la chasse pas grand monde n’aime ça

je lui dis que je vais à une réunion sur les projets d’éoliennes pas loin

il me dit qu’ils vont raser de la forêt

il dit qu’il n’y a en pas assez

j’utilise le pronom »tu », au début il me vouvoie puis à la fin il me tutoie

il me dépose devant la bibliothèque

9 kilomètres (faut que je regarde sur google maps)

02/10/2019

sur le site de la météo, il y a écrit averses mais en fait il pleut vachement

faudrait que je prenne le vélo pour aller dans le bourg, j’ai pas envie

la route est minuscule, je vais faire comme dans les métropoles

attendre et lever la main si quelqu’un passe

alors j’attends et je fais des allers-retours sur la route gadouillée

j’ai un œil qui pleure à cause d’une conjonctivite, je crois que je vais me transformer en husky

(c’est pas du tout mon animal totem)

25 minutes et une voiture, je lève la main

manière un peu autoritaire d’arrêter la voiture

je n’aime pas trop mais ça marche

*

il vient du lieu-dit qui s’appelle SALAS, ici on ne prononce pas le -S final

un homme de 70 ans environ, bien habillé, voiture méga propre

grâce à mon parapluie je ne suis pas mouillé, il est rassuré, il me demande d’attacher ma ceinture sinon ça va faire du bruit

on parle d’un voisin commun à qui j’achetais du bois

il a un cancer du cerveau, ça va pas du tout qu’il dit

un jour on discutait et il m’a dit qu’il voulait se faire enterrer avec sa tronçonneuse à côté de lui

il me dépose en face de la pharmacie

j’utilise le pronom « vous » et lui demande comment il s’appelle

j’attends son prénom mais il me donne son nom

aucun souvenir

j’ai fait 3 kilomètres

*

bourg de Linards, il pleut, je sors, je prends place à l’endroit habituel

il y a un prunier sans prunes, elles sont toutes éclatées par terre et des ronces qui font

des mûres, elles sont cramées ou moisies, je ne sais pas, c’est fini l’été

des voitures passent, j’attends 15 minutes

voiture blanche s’arrête, elle va à Neuvic-Entier

jeune femme qui roule vite et a vécu là, elle est en vacances même si elle habite pas si loin

j’ai remplacé il y a deux ans la prof qu’elle a eu en Français et Histoire-Géo au collège, on se marre

elle me dit qu’elle s’occupe des vieux et vieilles en maison de retraite et que c’est chaud

que tout va trop vite

elle dit qu’elle va s’occuper de ses vieux et ses vieilles là

elle me dit qu’elle n’avait jamais pris de stoppeur avant

elle me dépose, je la regarde, elle est fatiguée, je lui souhaite une bonne continuation

j’ai utilisé le pronom « vous »

j’ai fait 8 kilomètres

*

retour après trois courses dans le sac et un sandwich triangle

côte vers Linards et il s’arrête, c’est un ancien collègue

on se sourit, ça va ça va, je lui dis que j’ai mal à l’œil

il me demande des nouvelles, je prends des nouvelles

c’est agréable, c’est simple

je regarde la pluie dehors et la route pleine de terre

il me dépose devant la maison à la façade marron

j’utilise le pronom « tu »

j’ai fait 10 ou 11 kilomètres

 

ce poème là s’appellerait coloscopie, en hommage à un homme formidable qui conclue régulièrement ses conversations ou ses emails par « Je propose que l’on garde contact »

maintenant la calme est revenu dans le village parce que les humains hautement surnuméraires qui le peuplaient en sont finalement partis après 10 jours de présence assidue

je me suis rendue compte que les douches du potager n’avaient pas été démontées, et j’ai trouvé une tige de coquelicot géant oubliée devant les écuries, il reste à la maison quelques habits et objets inconnus oubliés autour du billard mais globalement, peu de traces restent visibles

la colonie de ces jours-ci me fait dans le ventre le même sentiment que j’avais quand je revenais de mes camps de volley-ball étant adolescente, et qui se traduit par une certaine légèreté quand je marche dans le supermarché pour y faire des achats, parce que finalement ce monde nous propose aussi des moments et des gens vraiment doux et drôles pour le rendre supportable, et que la nostalgie sans tristesse est un des carburants précieux permettant le bon fonctionnement du moteur de la joie

pour résumer, il y a eu pendant ces dix jours beaucoup de paroles échangées, dont certaines étaient vraiment vraiment nécessaires au bon futur déroulé de relations humaines en particulier, et d’autres paroles étaient moins nécessaires a priori mais finalement elles l’étaient tout autant, puisque tout participe à faire de nous ce que nous sommes (même vendre des bangs sur les marchés quand on a vingt ans, ou se mettre à dire « dans l’histoire de France » à tout propos)

il y a eu aussi pendant ces dix jours un grand nombre de marques d’affection hautement appréciables qui ont été divulguées entre des individus humains, le plus souvent de manière réciproque, ce qui rajoute je pense beaucoup à l’appréciabilité de la chose

j’ai pu écouter un récital de chant normalement suivi d’un récital de piano mais sans le piano depuis le canapé de ma maison, j’ai presque gagné un tournoi de ping-pong organisé sur deux tables de bar collées côte à côté avec du gaffer blanc et beaucoup de soin, j’ai appris d’un certain Lucas une très bonne idée qui consiste à dire « oui » à tout ce qu’on nous propose (et je me propose pour ma part de l’essayer sérieusement un de ces jours)

j’ai fait des sandwiches, vendu des bières, souhaité des joyeux anniversaires, nettoyé des choses, porté d’autres choses, servi des repas à des gens qui avaient faim, écouté des concerts et des spectacles, dansé sur de la dance, été deux fois carré d’or en début de montage et puis une fois en fin de démontage, donné mon premier cours de moto dans le grand pré du village, raconté des blagues, chanté les chansons du monde jusque tard dans la nuit en compagnie de nombreuses autres personnes (« Free from desire » et « San Francisco » étaient vraiment très bien avec les voix polyphoniquement mélangées de tout ce petit monde), bu de la bière du cidre et du pommeau fait par des parents normands

j’ai appris qu’en ce qui concerne le repassage, une bonne machine à laver, un mouvement adéquat des mains avec habit mouillé puis un simple étendage sur un cintre pouvait suffire à se passer d’aide électrique pour la suite des opérations

j’ai fait des ratatouilles et m’apprête maintenant à préparer des confitures d’abricots avec les 20 kgs achetés hier au retour des vacances à Sète à une famille nombreuse entassée au cul d’un petit camion

car nous avons aussi joué le jeu des vacances pendant 24h tout à fait salutaires durant lesquelles nous avons : fait le chemin aller-retour jusqu’à la jolie ville portuaire en camion 3 places dans lequel nous avons aussi dormi à 3 et ça s’est très bien passé / traduit les paroles de la chanson « All that she wants » de Ace of base pour confirmer à Olivier que la chanson n’exprimait pas un furieux désir de maternité non non / furtivement aperçu un poulpe mal caché sous la seule pierre des environs / rien vu du tout dans les masques pourtant prévus à cet effet / pris « le temps de l’humain », ce qui veut dire que tout est très très long mais comme on a le temps pour une fois c’est très très chouette, et que la moindre question pratique est souvent entrecoupée de plusieurs considérations & anecdotes qui n’ont rien à voir a priori, et que dans ces cas là il vaut mieux s’asseoir directement sur le marche-pied du camion pour écouter tout à son aise en attendant la suite des activités / discuté, entre autres choses : d’amour beaucoup (le avant, le pendant, le après, etc etc) + des rôles que nous jouons ou non en société + du fait que les choix que nous faisons ne sont pas vraiment des choix puisque finalement, si nous avons fait ces choix là et pas d’autres, c’est que nous n’avions pas vraiment le choix + de la beauté et de la complexité d’un collectif que je ne nommerais pas mais pour lequel je ressens une grande et jolie tendresse / nous avons encore re-développé le concept de la recherche holistique, avec ou sans gratouillis dans le cou / immergé nos corps dans l’eau fraîche et bleue de la mer vaste à de nombreuses reprises / bu des coups au Coq d’or au milieu des vapeurs de cigarettes et des tickets PMU / vu un concert qui jouait de dos / vu plein d’humains dans les rues que nous ne connaissions pas et ça en a étonné certain / offert à Eve de rallonger sa collection de cailloux de plage, mais sans succès / mangé des poissons de la Méditerranée servis par des serveurs fatigués / mangé des glaces en forme de fleurs à pétales / lu et relu Macanudo et suite à cette lecture confirmé une certaine sensibilité commune à une forme d’expression belle et drôle et sensible et naïve et fantaisiste à la fois

j’ai appris encore que le Limousin était méchant, des gens en ont été témoins et m’ont tout bien raconté, Maxime je te transmettrais ça à l’occasion parce que quand même tu es drôlement concerné au niveau géographie, et je m’en voudrais de ne pas t’avoir prévenu

enfin, je porte au poignet une montre mexicaine oubliée avec une vierge multicolore imprimée devant les aiguilles du temps qui passe inexorable – je n’en suis que la gardienne, mais on m’a dit d’en prendre soin et qu’elle était de très bonne compagnie, alors je l’ai mise sur ma peau.

18/08/2018

 

sortie d’Eymoutiers après le magasin de motoculture

voiture noire immatriculée 13, dame toute seule

elle me dit qu’elle était venue écouter Eric Vuillard, elle a tout lu de lui

je lui demande si elle a aimé le moment, elle me dit que si c’est beau et bien écrit c’est que ça vient de profond à l’intérieur, je lui dis que j’aime les bruits blancs, ça me fait penser au flic dans Wrong Cops qui fait écouter de la musique à l’ado Manson (can u feel it ?)

je dis que j’avais envie de rentrer et que les copains copines sont restées là-bas

elle dit qu’elle est venue se mettre au vert à côté de Limoges, qu’elle est étonnée par les couleurs

dans la Vienne, c’est bien plus sec, et les vaches mangent déjà le foin pour l’hiver, je dis que c’est inquiétant

j’utilise le pronom « vous »

elle me laisse là où les voitures vont vite sous le gros panneau

j’ai fait 10 kilomètres

 

*

j’hésite à aller pisser dans un champ mais bon

1 minute attente et voiture espace qui met le clignotant

il y a un homme et une femme dedans d’un certain âge, je les soupçonne d’être un peu ivres

je ne comprends pas tout de ce qu’il dit lui, mais il parle de la prison d’Uzerche, il dit que c’est pas cher pour un hôtel, qu’il est sûr qu’ils font des massages, les deux se marrent

on traverse la ville et il dit que l’été comme l’hiver, c’est mort, il dit que elle et lui vont aller au Cheyenne, c’est un bar près du lac avec une terrasse en bois, quand je prends des frites là-bas, j’emprunte un plateau et je l’amène près de l’eau avec les barquettes

l’homme fait un demi-tour rigolo sur le parking du super U et me dis voilà mon grand

j’utilise le pronom « vous »

j’ai fait 5 kilomètres je crois

 

*

 

10 minutes et un type passe à pied dans l’autre sens, avec une tente dans le dos, je lui dis bonjour

une voiture s’arrête, une dame et un enfant qui s’appelle Victor

elle lui explique pourquoi je fais du stop, elle dit que je n’ai pas de voiture, en fait c’est pas vrai mais je ne veux pas l’embrouiller dans son explication bienveillante

son GPS change d’itinéraire tout le temps à cause de moi

un bec-de-lièvre très beau sur son visage

elle lui donne un yaourt à boire, le GPS dit que l’arrivée est prévue pour 22h22

elle dit qu’en vacances tout est facile parce qu’il y a plein d’enfants et que tout le monde s’occupe tout seul et que ça aurait été bien de ne pas partir

j’ai dit oui

j’utilise le pronom « vous », elle utilise mon prénom pour me parler mais me vouvoie

je dis au-revoir à Victor mais je ne connais pas le sien à elle

je suis dans le bourg de Linards, je longe la poste et le reste

j’ai fait 8 kilomètres