12/05/2018

à la sortie du Linards, route vers l’autoroute A20
une professeure de Lettres et sa fille en 3e
détour pour la déposer au club d’équitation
on se vouvoie
15 kilomètres environ

rond-point sortie 39 de l’A20 vers BRIVE
un homme d’une quarantaine d’années je crois, voiture très propre
il dit que ça sera plus passant à Magnac-Bourg
il écoute Radio Alouette qui ne parle que de faits-divers
on se vouvoie, on est gêné
18 kilomètres environ

sortie 41, bretelle d’entrée de l’autoroute A20
un homme d’une cinquantaine d’années je crois, voiture très propre
GPS et régulateur de vitesse, il roule au-dessus de la limite, juste un peu au-dessus
on parle de l’autostop (méta-discussion)
je lui parle de Bulgarie, il dit qu’il prend des stoppeurs mais qu’ « avec ce qu’il se passe aujourd’hui », il n’en ferait pas
je lui demande si ça se voit sur le corps des gens qu’ils sont ok ou pas
il dit que non
on double des campings-cars, on en parle, il parle de l’entretien
il dit que ça coûte 70000 euros, ça ne lui paraît pas dingue
on se vouvoie

75 kilomètres environ
déposé à BRIVE, zone commerciale
un homme d’un an de plus qu’E.Macron – d’après ses dires, me récupère – il était au lycée à Amiens, à côté de celui où l’actuel président a fait aussi son lycée, il dit qu’ils ont dû se croiser et qu’il espère lui avoir mis des taquets
anti-système, écorché, au chômage après l’usine et beaucoup de boulots différents avant, il vit de petits arrangements, il va manger chez sa mère dans le Lot
il évoque très brièvement les présidentielles et Asselineau mais il n’a jamais voté et il trouve que ceux qui le font se mette des gros bâtons dans les yeux
il pense que les paris sportifs sont truqués car il n’a jamais vu autant de matchs nuls au HANDBALL
il a peu de considérations pour l’homo oeconomicus
petit bout d’autoroute puis la départementale qui la longe
il dépose un turbo de Scénic chez un cousin qui a un hangar énorme après Souillac, tandis que je me présente comme stoppeur, il ajoute que je suis un stoppeur mais qu’à la fin je serais un copain
on se tutoie
il ne pleut pas, c’est beau
il me laisse au milieu de la campagne, on se salue
70 kilomètres environ

quelque part sur la D820, lieu-dit PELACOY je crois
voiture hybride et toute propre s’arrête, un homme de plus de cinquante ans, en jogging et lunettes de soleil
il va à une finale de rugby
on parle de la professionnalisation du rugby
il m’explique les étapes de celle-ci dont le début des diffusions audiovisuels par Canal + dans les années 80
il regrette une certaine footbalisation du milieu et c’est pour ça qu’il va voir plutôt les niveaux en-dessous de l’élite
il connaît le club de Peyrehorade
on se vouvoie
en me déposant, il m’appelle jeune homme
35 kilomètres environ

pas endroit terrible où stoper pour faire le tour de Cahors
maman & sa fille au lycée qui font des courses dans la zone commerciale me récupère
elles discutent du programme du week-end suivant
j’aime bien quand je suis là mais que les gens ne se dérangent pas pour moi
on discute un peu, on parle du stop, la jeune fille dit que sa mère lui interdit, la maman exulte
elles me déposent près d’un autre supermarché
6 kilomètres environ

rond-point, départementale vers Agen
berlingo mal rangé et un homme d’une cinquantaine d’années
il habite à Grenoble
très calme, très sage, il vient de marcher quelques jours sur un chemin de compostelle
on parle de la non-scolarisation des filles
grande écoute
de contrôle social, de main-mise sur une jeunesse
il est éducateur spécialisé et œuvre intelligemment
je perds ma carte bancaire dans sa voiture
sa compagne m’enverra un mot et me joindra une photo de sa destruction après ma demande
il me dépose à Moissac
on se tutoie
environ 65 kilomètres

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mardi 22 mai

j’essaie de comprendre ce qui me fait pleurer, hormis la fatigue extrême, le mal de chien aux deux voûtes plantaires et la mauvaise humeur de mon amoureux

je crois que ce qui me fait pleurer dans tout ça, c’est le côté utopique rendu réel

le groupe sans responsable et hyper efficace dans son petit bordel ambiant + savoir que si un jour il y a une merde, on sera 20 à aller en prison

et cette manière d’habiter la rue, cette rue, ce square, ce quartier, une semaine par an

de retrouver les gens qui y vivent à l’année, une semaine par an

les enfants locaux qui s’apprivoisent sur le long terme

la première année, Bilal venait juste passer du temps avec nous, en visiteur / la deuxième année il a fait un numéro de foot à la scène ouverte / cette année il y avait lui + Fahed + Nassim + les autres dont je ne connais pas les noms, et cette année ils ont : fait l’accueil le dimanche pendant un  bon bout d’après-midi, rendu la monnaie des prix libres, tamponné les gens, refait une scène ouverte bien plus élaborée (blagues + bâton du diable + karaoké), lavé au moins 80 verres et fait du jardinage pour replanter des fleurs à la place de celles écrasées le jour du démontage (et Fahed nous a dédicacé une photo de lui trop beau gosse avec ses grosses joues, et ça c’est trop la classe)

natacha qui touche le portail du square derrière elle pour nous bénir, qu’on ne reverra normalement pas sur ce trottoir l’an prochain puisqu’elle part retrouver sa russie

les mots des gens dans le cahier qui disent généreux, unique, impression d’être né ici

les enfants sauvages qui courent partout dans les pattes des adultes

les roms avec qui on arrive presque à négocier une manière de passer un temps ensemble qui soit hors du commerce, mais qui soit la fête, avec des cadeaux et de la vraie bienvenue, et leurs enfants sauvages qui courent avec les autres

les voisins contents de nous retrouver encore là, qui nous disent merci

ne jamais virer personne sauf en cas de violence

laisser dormir les anarchistes espagnols sur les canapés

tenir le choc de toute façon, hors du commerce encore une fois

ne rien demander à personne, ceux qui veulent et ceux qui peuvent, et juste le droit a minima d’occuper cet espace public abandonné

tout fabriquer nous-mêmes, tous les ans, ne rien garder ou presque

la bêtise de tout reconstruire chaque année, la fatigue de tout reconstruire chaque année, la beauté de tout reconstruire chaque année

et tout fabriquer nous-mêmes ensemble, et si les tireuses sont cassées on trouvera quelque chose, et si tout est pourri les techniciens danseront quand même sur le bar, et si on doit prendre une décision rapide on prendra toujours celle qui nous semblera la plus humaine

et la plus hors du commerce

je crois que c’est tout ça qui me fait pleurer, parce que c’est le cadeau comme ça de l’année, chaque année, qui fatigue et qui fait tellement de bien au coeur, que c’est rare, que c’est à moi, à nous, et que plus les années passent plus je trouve ça beau, et plus j’en apprécie la valeur = à proportion de la rareté de la chose

alors oui, aujourd’hui je pleure, et je suis contente

 

 

 

 

05/05/2018

sortie d’Eymoutiers à côté d’un garage
jeune garçon cheveux longs yeux bleus
il s’excuse parce qu’il y a en partout dans sa voiture
il va rejoindre son frère
on se vouvoie puis je lui demande qu’on se tutoie
au-revoir en nous disant nos prénoms respectifs
20 kilomètres environ

peugeot 205, un homme & une femme en train de fumer
ils ouvrent la fenêtre de la portière en tournant la manivelle
ils travaillent au super u où je vais de temps à autre
déjà blagués un peu avec eux dans le magasin alors qu’il et elle étaient en tenue
je pense que nous sommes de la même génération
on se vouvoie mais je ne me sens pas bien
je ne comprends pas ce vouvoiement alors je ne dis pas grand chose
pile 10 kilomètres

 

Le futur effondré

poèmes de printemps selon P. Servigne


 

Dans un monde low-tech et dévasté

nos enfants seront plus adaptés que nous-mêmes

s’ils ont réussi à survivre jusque là

 


 

si nous étions sûrs que dans 50 ans tout serait exactement comme maintenant & que nous irions bien 

on ne ferait rien 

si nous étions sûrs que dans 50 ans tout serait vraiment terminé & qu’il n’y aurait plus d’humains

on ne ferait rien

ce qui fait bouger, c’est l’incertitude

 

mais bouger comment

?

 

(lister ci-dessous les 1000 possibilités d’actions en conséquence

 

vous avez 10 ans

 

et peut-être pas beaucoup plus)

 


 

l’autre jour avec A. on a mis un bouton rouge imaginaire au milieu de sa table en bois

dans sa cuisine marseillaise, entre la bouteille de pif, les restes de canard et de purée brocolis

si tu appuies dessus : l’humanité s’évapore

immédiatement, magiquement, intégralement & sans douleur

lui, il appuie sans hésiter

moi, il n’y a qu’une seule chose qui me retienne

je suis amoureuse

et l’humanité qui s’évapore, ça veut dire ne plus passer de temps ensemble

du coup je n’appuie pas

 

et je me demande

si le destin de l’humanité se joue vraiment à ce genre de détails là

 

j’imagine que oui.

 

 

 

 

 » Raphaëlle a d’abor…raires  »

c’est ce que je vois comme nom raccourci d’un document  mystérieux sur mon bureau d’ordinateur

je clique et je découvre le titre complet du document

 » Raphaëlle a d’abord suivi un cursus  »

première phrase du document complet qui n’a pas mérité recevoir de vrai titre et a donc hérité de ce titre par défaut

épitaphe de ma jeunesse, ou de mon innocence, ou de ma présomption, je ne sais que choisir

découverte par hasard, ce jour, à 21h16.

tout blanc, joli neige, mignon, ça glisse, c’est blanc, ouaté

et après dans le caniveau c’est marron, cra cra, comme de la boue

comme de la merde, c’est ce que tu préfères, on n’est plus des enfants

ça fait pas de bruit quand ça tombe, la neige, c’est joli, ça fait pas de

bruit, c’est joli, ça glisse et à la fin, à cause du soleil

c’est un peu dégueu, on est toujours des enfants mais

on a grandi

La vieille dame qui parle s’appelle Jeanne – comme ma grand-mère, comme ma filleule, comme ta fille. Elle a 86 ans, elle dit qu’elle est fâchée contre le temps qui passe car elle a été une belle femme, et que maintenant elle ne se regarde plus dans la glace que pour voir si elle n’a pas de salade coincée entre les dents ; elle dit qu’elle ne veut plus se voir, ne plus s’entendre, et qu’on verra bien quand ça sera notre tour.

Elle corrige celui qui dit avec humilité

Elle dit : « Non, pas : avec humilité, mais : sans orgueil. »

Elle parle encore de Dieu, que ça la gonfle de croiser Jésus à chaque carrefour, ou la Bonne Mère par sa fenêtre marseillaise, est-ce qu’on se soucie de savoir si ça heurte sa « sensibilité religieuse », à elle, puisque maintenant on ne parle plus de censure, mais de « ne pas heurter les sensibilités religieuses », alors elle dit : Vous croyez que ça me fait plaisir à moi de croiser un type tout ensanglanté aux détours des chemins de campagne où j’aime à me promener?

Elle dit encore beaucoup de choses, mais une ici qui me frappe, elle dit qu’elle ne comprend pas comment on peut croire que le Fils siège au ciel à la droite du Père. Elle dit que cet espace-là ne saurait souffrir une organisation topographique et que dans ce contexte, il ne peut y avoir de gauche ni de droite.

Ca me frappe parce que je me rends compte que je n’avais jamais pensé à l’organisation topographique du ciel des catholiques.

Elle dit encore que le mot croire est très mal fait car il regroupe des choses trop diverses ; qu’on ne peut pas l’utiliser car il ne permet pas de savoir si tu entends par là

« j’accorde de la crédibilité à », « j’admets cela comme vraisemblable ou possible »

ou

« je suis prête à engager ma vie sur le fait que cela est »

et que dans le cas de quelque chose comme croire, on ne peut pas composer sans prendre en compte ce distingo.