18/08/2018

 

sortie d’Eymoutiers après le magasin de motoculture

voiture noire immatriculée 13, dame toute seule

elle me dit qu’elle était venue écouter Eric Vuillard, elle a tout lu de lui

je lui demande si elle a aimé le moment, elle me dit que si c’est beau et bien écrit c’est que ça vient de profond à l’intérieur, je lui dis que j’aime les bruits blancs, ça me fait penser au flic dans Wrong Cops qui fait écouter de la musique à l’ado Manson (can u feel it ?)

je dis que j’avais envie de rentrer et que les copains copines sont restées là-bas

elle dit qu’elle est venue se mettre au vert à côté de Limoges, qu’elle est étonnée par les couleurs

dans la Vienne, c’est bien plus sec, et les vaches mangent déjà le foin pour l’hiver, je dis que c’est inquiétant

j’utilise le pronom « vous »

elle me laisse là où les voitures vont vite sous le gros panneau

j’ai fait 10 kilomètres

 

*

j’hésite à aller pisser dans un champ mais bon

1 minute attente et voiture espace qui met le clignotant

il y a un homme et une femme dedans d’un certain âge, je les soupçonne d’être un peu ivres

je ne comprends pas tout de ce qu’il dit lui, mais il parle de la prison d’Uzerche, il dit que c’est pas cher pour un hôtel, qu’il est sûr qu’ils font des massages, les deux se marrent

on traverse la ville et il dit que l’été comme l’hiver, c’est mort, il dit que elle et lui vont aller au Cheyenne, c’est un bar près du lac avec une terrasse en bois, quand je prends des frites là-bas, j’emprunte un plateau et je l’amène près de l’eau avec les barquettes

l’homme fait un demi-tour rigolo sur le parking du super U et me dis voilà mon grand

j’utilise le pronom « vous »

j’ai fait 5 kilomètres je crois

 

*

 

10 minutes et un type passe à pied dans l’autre sens, avec une tente dans le dos, je lui dis bonjour

une voiture s’arrête, une dame et un enfant qui s’appelle Victor

elle lui explique pourquoi je fais du stop, elle dit que je n’ai pas de voiture, en fait c’est pas vrai mais je ne veux pas l’embrouiller dans son explication bienveillante

son GPS change d’itinéraire tout le temps à cause de moi

un bec-de-lièvre très beau sur son visage

elle lui donne un yaourt à boire, le GPS dit que l’arrivée est prévue pour 22h22

elle dit qu’en vacances tout est facile parce qu’il y a plein d’enfants et que tout le monde s’occupe tout seul et que ça aurait été bien de ne pas partir

j’ai dit oui

j’utilise le pronom « vous », elle utilise mon prénom pour me parler mais me vouvoie

je dis au-revoir à Victor mais je ne connais pas le sien à elle

je suis dans le bourg de Linards, je longe la poste et le reste

j’ai fait 8 kilomètres

 

 

 

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depuis hier, j’ai un oisillon et un orgelet

l’oisillon on est pas sûrs complètement, mais on penche pour hirondelle

tombé du nid, ou sauté carrément à cause de la chaleur extrême

l’impression d’une porte de four ouverte dans le monde, depuis 3 jours

des grandes vagues douces à 75° qui te happent tout entier quand tu marches dans les rues blanches du village

et qu’on serait comme un gratin en train de buller

bref, l’oisillon au pied du nid dans le petit passage couvert, c’est des touristes qui le trouvent d’abord

la LPO ne répond pas au téléphone, on ne sait pas quoi faire et demain c’est dimanche

et moi je me dis qu’après tout pourquoi pas, alors je le ramène à la maison avec ses deux touffes de duvet ridicules sur le dessus du crâne (M. dit qu’il ressemble à une crotte à poils)

je passe un peu de temps sur internet, avec C. on va acheter des vers de terreau au magasin de pêche, d’un seul coup la journée canicule prend une énergie d’urgence et on bouge vite

après les courses, il faut mimer le mouvement de la mère qui arrive en vol, qu’il suive des yeux le chose à manger, puis qu’il pique avec son bec

la confiance du bec grand grand ouvert viendra plus tard, peut-être, si on a bien nursé d’abord

c’est long, mais on est patientes, et à un moment il comprend, on coupe des vers de terre en quatre et ils gigotent c’est dégueulasse, mais la nécessité de combler les besoins de l’oiseau fait qu’on s’en fout

l’oiseau piaille quand il est affamé, la nuit il dort, ce matin je me suis levée à 7h pour la becquée, M. ne s’est même pas réveillé tellement j’ai été discrète, C. et S. se moquent de nous en disant que c’est notre entraînement pré-parental

je sais que l’oiseau peut encore mourir, mais je suis prête à ce qu’il vive : il mange il bouge il piaille et si on le prend dans la main il gigote très fort

il a l’air assez fâché pour survivre

j’ai dit à Léon que si ce soir il était encore vivant, c’est lui qui lui trouverait un nom

quant à l’orgelet, il est apparu sans que je sache pourquoi

je mets du diaseptyl dessus du bout d’un coton-tige mais sans grande conviction

on dirait que j’ai beaucoup pleuré de l’oeil gauche, ou que je me suis pris une droite

pour l’instant, j »assume les deux

Cher Maxime,

te lisant puis me renseignant après

sur le net bien sûr

je me rends compte avec quelque éberluement que je ne connaissais pas cette histoire

qui est la cause pourtant semble t-il de la création des toutes premières organisations

(associatives en l’occurence)

visant à lutter pour les droits des homosexuel·e·s aux Etats-Unis

autant dire quand même quelque chose

j’apprends encore que la Gay Pride est en réalité une commémoration annuelle de ces émeutes

et c’est pour ça que

ça se passe fin juin

moi je ne savais pas moi

lisant tout ça, notamment à propos des techniques policières pour savoir qui embarquer au poste lors de ces infiltrations en civil, je me permets d’offrir un post-scriptum à ta prose

via la grande bouche de wikipédia

 

c’est un petit poème triste et drôle

 

L’incitation policière consistait à ce qu’un agent infiltré engage une conversation avec des hommes dans un bar ou un parc public

s’il ressortait de la conversation que ces hommes auraient pu sortir ensemble ou que le policier aurait pu se faire payer un verre, l’homme était arrêté pour sollicitation

Une histoire publiée dans le New York Post parle d’un agent qui, dans les vestiaires d’une salle de gym, s’est touché l’entrejambe en gémissant et

a arrêté un homme parce que celui-ci lui demandait si tout allait bien.

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le Stonewall-In (New-York, 53 Christopher Street) est un bar où

les enveloppes de la mafia régulent les contrôles inopinés ou sollicitations des flics en civil

ailleurs

dès que deux ou trois mecs dansent et zonent ensemble

dès que deux ou trois meufs dansent et zonent ensemble

ils & elles sont embarquées

c’est tout

on ne les laisse pas voir le soleil du matin

baver contre les murs dégradés du quartier de Greenwich village

 

il y a aussi, pour les flics et les autorités locales un problème pronominal fort

on ne peut pas vérifier l’identité d’un pronom trop flou

alors ils embarquent et cognent et corrigent et

le Stonewall-In fait donc office de boudoir collectif jusqu’au 28 juin 1969

c’est le soir costaud de descente des flics

aucun graisseur de patte ne comprend le débarquement des flics

les contrôles sont rudes, toutes & tous sortent sauf celles & ceux

sans identité c’est-à-dire sans papiers sur elles, c’est-à-dire sans habits

conforment à ce qu’il y a écrit sur leurs papiers

un filet d’eau humain sort du bistrot un peu

miteux du 53 Christopher Street, mais un lot reste là et groupé et

empêche les flics de contrôler et se défend de ce qui est répété

chaque jour dans les rues adjacentes, sauf ici, dans ce troquet un peu

merdique où entre freaks & rageuses on se retrouve et on boit, on danse, on

boit, on baise, on danse, surtout on se retrouve, on se lie et

rencontre et les flics ne contiennent plus ça et une bouteille part la

première, la légende dit que c’est une bouteille lancée par Sylvia

Riviera qui met le feu aux poudres, comme le dit l’expression, comme

un premier geste d’opposition, une ligne tracée sur le sable d’une plage

distinguant le territoire du droit et celui de la justice, là, des deux

côtés de la rue ensuite, au milieu des voitures qui crament et

des barricades un peu sommaires pour contenir les flics qui

pour l’instant les flics s’enferment dans le bar miteux

c’est une forteresse, telle traînée de poudre l’afflux des freaks

alentours tandis que les flics repoussent les assauts des drags et des pédés

et des gouines et des allié-e-s blanches, des clodos portoricaines et

des afro-putes, la rue est aux freaks invisibles mais maquillées de la nuit

pendant plusieurs jours la rage rend inflammable à peu près n’importe quoi

les bouteilles sont balancées sur les flics, ils sont plus de 400,

c’est la Tactical Patrol Force, et des bouts de trottoirs et des pierres

et à peu près n’importe quoi qui est susceptible de tenir dans la main

ça brûle

avant d’oublier je veux te raconter

je suis retournée en mayenne, pays de vaches et de mes mois d’août chiants vénères de ma jeunesse d’enfant unique

je m’y suis bien bien fait chier ça vraiment y’a pas à dire

mais maintenant j’ai l’âge du christ, je reviens avec le mari

avec la famille

que je ne vois jamais mais c’est la famille alors

et comme j’ai l’âge du christ les choses ont aussi un autre goût

ça passe bien en fait

le mari dit que c’est charmant ici

et c’est vrai que c’est charmant

je m’en rends compte

je me rends aussi compte de pourquoi je m’y suis tant faite chier étant jeune et seule jeune

bref

le père veut son pélerinage

c’est un petit oiseau fragile depuis la maladie

ça a été un enfant tendre et un homme fort

il reste tout ça à la fois, aussi

il nous emmène moi et le mari

moi je dis que c’est peut-être la dernière fois qu’on pourra faire ça, le père le mari et moi

ça fait pleurer mon oncle et après je me sens bête

mais on fait le pélerinage

on prend la voiture de l’oncle

d’abord on va au bord de l’eau, à l’ancien moulin, là où le père a pêché ses premiers poissons

son père à lui était fermier pas loin

il louait la terre aux gens riches qui habitaient le château à côté

le château est toujours là, avec d’autres gens riches dedans

mais maintenant c’est peut-être des gens riches dans l’ancienne ferme aussi

on ne sait pas

en tous cas le moulin n’a plus ses aubes à roues

il y a des ronces et des gravats

ils construisent des apparts dans les vieux bâtiments en rénovation

on regarde le bistro en face de l’autre côté du fleuve

c’est mignon

le mari dit que ça pourrait être pas mal un café concert petit resto ici

après on regarde mieux et on se dit que ça ne serait pas rentable

même avec le chemin de halage, vraiment non

on repart

il y a des vergers, du vert dans tous les sens

c’est le pays de la pluie et de l’herbe grasse ici aussi

après on arrive à villiers-charlemagne

les commerces qui ont bougé et ceux qui n’ont pas bougé

on achète des andouillettes chez le boucher

on regarde le bureau de poste qui a fermé

on arrive à la maison du chêne

ici commencent mes souvenirs à moi

c’est un américain maintenant qui habite là de temps en temps

il a rasé la haie que j’aimais tant

et à la place du potager c’est du gazon

il y a toujours quelques belles fleurs, et la glycine au-dessus du portillon

j’ai envie de rentrer voir de plus près

mais le mari et le père disent que ça ne se fait pas

bon

le lavoir, le petit lac

il ont viré plein de noisetiers pour mettre des espèces de bungalows en bois qui doivent faire buvette d’été

moi je veux aller sur la presqu’île pour mon pélerinage à moi

on dérange des ragondins, mon père leur lance des trucs dessus

son père à lui les dégommait à la carabine

bon

après c’est la visite aux morts

on présente le mari à la grand-mère, et au grand-père que moi-même je n’ai jamais connu alors ça fait bizarre

on salue le cousin beau jeune et suicidé

pensée pour toi encore

on salue les autres familles et les parents des parents

on fait le tour de courtoisie à tout le monde

on est polis

mon père raconte les morts

on discute avec les pierres, on pose la main dessus, on gratte la mousse pour lire les noms

avant il y avait un tombe d’un soldat allemand, raconte le père

après on va au village de vacances pêche, je ne sais pas trop pourquoi

on voit un héron se fighter avec un canard à qui il vient de piquer de la bouffe

on se demande en conséquence ce que peuvent manger de commun héron et canard

on se dit qu’on demandera à google si les canards mangent des poissons parce que ça nous étonne

et puis on ne le fait pas

il y a des étangs partout ici

le mari regarde et il aime bien ça les étangs

ensuite on part aux premières maisons de l’enfance du père

la grand haie

encore des fermes, le pré des vaches où le taureau du père bondoiseau sautait les clôtures pour venir saillir les vaches en chaleur

pas beaucoup d’humains ici

des lignes à haute tension par contre

on roule dans les champs, on longe la forêt

mon père veut aller saluer son chêne

il pense savoir le retrouver

c’est dans le bois où la vache noire s’était perdue

on se gare

il y a des orties, des fleurs sauvages des très beaux arbres

ça sent bizarrement l’orgeat

ça sent bon

on marche dans les bouleaux, les chênes, les arbres sont vraiment très beaux

le père dit « il faut trouver la ligne électrique »

le mari et moi, on se demande s’il va retrouver son arbre d’enfance et que franchement pas sûr

on marche

puis on le trouve

le père dit qu’il l’aimait bien parce qu’il lui semblait accueillant

et que ses branches n’étaient pas trop hautes

il venait se blottir contre lui parfois

et puis il n’y a pas longtemps, il a eu envie de le revoir, alors voilà

on lui dit bonjour

on lui arrache le lierre qui lui grimpe dessus de tous les côtés

on se serre contre lui tous ensemble et chacun son tour

mon père dit

« il respire »

avec le mari on regrette que le père n’ait pas à l’époque caché un trésor à son pied que nous pourrions retrouver maintenant

alors le mari sort des pièces de sa poche, quelques dizaines de centimes

on les enterre dans un renfoncement creux à la base du tronc, on met des lichens et de la terre

on se dit qu’on reviendra avec l’enfant

on se demande si on retrouvera le chemin, on récapitule, on se dit oui

après on fait le chemin à l’envers

avant d’arriver à la voiture, ça sent de nouveau l’orgeat

et puis voilà

 

 

pensées & visages fugaces de ce jour

une dame qui engueule vertement les agents de sécurité ferroviaire avec leurs guns à la ceinture parce qu’ils embouteillent encore plus les wagons déjà assez blindés du train

ces deux enfants qui demandent à leur mère « puis-je manger cela ? » et « le vois-tu ? » alors qu’ils ont l’air de tout sauf d’une famille de bourges (comme quoi)

cette nana de WWF qui me demande en accroche si j’aime la planète, à qui j’explique que je ne donne plus d’argent aux trop grosses ONG et qui me répond « je comprends »

les affiches dans la gare Lyon Perrache, avec les images de l’église en flammes et en-dessous le slogan « parce que c’est Notre-Dame » (vraiment, sans commentaire)

mon souvenir de G. hier soir me coinçant contre un pilier de pierre devant le théâtre et me demandant comme une menace, son visage à 15 centimètres du mien, si je compte bien continuer à écrire

l’idée d’une nouvelle fin du monde hyper plus funky, en lisant Les émotions cachées des plantes. Les dattes et les pommes de terre qui commencent à se défendre contre les humains comme ils se défendent contre les insectes phytophages adaptés. En l’occurrence, dans notre cas à nous qui sommes si bien adaptés, en produisant dans leurs fruits des hormones sexuelles femelles inhibant la procréation comme une pilule contraceptive le ferait

méga trop malin

 

& puis la joie latente d’avoir gagné la bataille du Poney

ha ha

 

en vrac encore : les deux québécoises avec leurs énormes bagages qui se foutent de leur propre surcharge en disant travel light, ma voisine de train avec qui nous rions de la voix adulte et minaudante de l’enfant devant nous qui veut aller boire un ptit coup, cette magnifique jeune mère très brune au menton parfait que je soupçonne de danser trad, ce couple de trentenaires mesurant elle & lui 1,90m qui marchent fins et beaux et droits et simples à travers la gare en se tenant la main (sans un regard autour et une aura paisible), ce petit geek gringalet boutonneux qui choisit un magazine muscu & virilité au mondial relay, le vieux Rom qui me gratte une fine mentholée et a l’air tout content de la fumer, le plaisir de regarder la foule nombreuse et mouvante et les individus qui la composent, être à la fois heureuse et triste de tant d’humanité bruissante, aimer la solitude de ces rares voyages ferroviaires qui me rappellent ma post-adolescence et où il n’y a que ça à faire

regarder les gens

guetter les interactions

aider à porter quelques valises

échanger 3 mots 6 regards 2 sourires

et puis s’en aller simplement

en étant un peu rassuré. sur la gentillesse des gens

et donc le destin du monde

 

j’aime bien

 

aujourd’hui, comme dirait Katalin

journée toute entière être très belle

 

 

arbre je te demande

et dans ces moments là, de quoi tu as envie

 

 tu me réponds

 

tous les matins avant le salariat j’essaye de devenir un arbre

il y a un trou dans le jardin

je m’y mets et je me recouvre de terre

jusqu’au milieu du ventre

 

ah d’accord moi je dis

 

je ferme les yeux et j’attends et

je crois qu’avec le temps la bouture va prendre

 

 t’écoutant me raconter ça je crois que je comprends

 

pour un auto-bouturage efficient

de la plante de mes pieds poussera des racines

minuscules d’abord, longues et épaisses ensuite

 

plus précisément je comprends

cette envie de ne plus être au monde en tant qu’humain

pour devenir quelque chose de plus simple

 

je veux dire, c’est ce que j’en comprends

 

dans le trou, l’argile change de consistance selon l’humeur de l’atmosphère

les minutes sont très différentes d’au-dehors

 

et cela résoudrait aussi la problématique du manque de temps oui

on ne manque de temps parce qu’il passe trop vite non

on manque de temps parce que nous on va trop vite

on est trop rapides pour notre petit laps de vie officielle

 

si on vivait deux mille ans comme les séquoïas par exemple

et qu’on était lents comme ils le sont

on aurait peut-être plus de facilité à être au monde oui

 

 

t’écoutant me raconter ça je pense que je comprends

 

je veux dire que, comme un arbre, le vent passe, me contourne et me traverse

et c’est tout

les racines et mes futures feuilles vertes feront qu’en tant qu’arbre

je n’aurais même pas besoin de mots pour ressentir ça

les choses seront là, sans conscience, morale, justesse –

 

être chose parmi les choses

transformer les synpases neuronaux en canaux de sève

être là chaque matin quand le soleil se lève,

 en pleine gueule et puis c’est tout

 

une toute conscience du monde sans la conscience de cette conscience

ouais, puissant et un jour, avant le salariat, je me rendrais compte que

je ne peux plus sortir de mon trou : je serais devenu un arbre parmi

les arbres, arbustes, plantes du jardin, des oiseaux se poseront

sur moi au printemps, bourdonnements à la cime de tous les arbres

 

chardonneret mésange bouvreuil étourneau linotte mélodieuse et gros-bas casse-noyaux

quelques pigeons pourris

et des humains qui passent devant de temps en temps

fument leurs clopes et leurs chiens pissent des fois

encore d’autres, une main se pose sur l’écorce

ça serait doux

 

et puis s’en foutre finalement

 

et alors je me demande de quelle couleur seront mes fleurs

le vent me traverse, les racines allongent mon corps, plongent dans l’argile, parfois il pleut

par contre je me demande si à la fin de l’automne les choses

seront aussi cool que cela, la mort de tous mes semblables, un à un

 

là je ne te rejoins pas parce que je pense que les séquoïas

ou même des arbres plus nuls moins célèbres

ils n’ont pas la sensation de la mort

comme les ours et les hérissons je pense

ne se disent pas qu’ils meurent quand ils rentrent en hibernation

ils vont faire une grosse sieste pis c’est tout

 

mais peut-être le froid oui d’accord la gadoue le blizzard en limousin c’est sûr

 

peut-être l’inconscience de la renaissance à venir, quelque mois plus tard

l’observation des lunes pleines et les démons de la forêt rôdant autour de moi

alors peut-être qu’à ce moment-là je sortirais de mon trou

je retournerais devant mon ordi

scroller avant la nuit fragile à passer (malgré le bon matelas de la chambre)

attendre que d’autres églises brûlent, pendant que les semblables sans conscience

perdent un à un leurs feuilles, un tas d’humus ne faisant alors

aucun bruit