plus tôt dans la semaine elle dit qu’elle a envie de prendre le train depuis longtemps

je lui dis que nous pourrions bientôt

et je lui demande si elle aimerait bien aller à une manifestation

et je dis que moi je veux y aller

que je veux voir la grande avenue

avec tout le monde, avec tout le monde réuni qui hurle

elle réfléchit et demande comment ça sera

si elle devra mettre un casque

et se mettre des gouttes dans les yeux

je dis qu’on fera en sorte que non

mais elle dit qu’elle a peur d’avoir peur

les jours de semaine passent vite

et le 30/11 au soir, fatigué, je regarde les covoiturages pour Paris

allongé sur le lit, je regarde les trains et je calcule 78 euros avec J.

trop cher alors pff, et je m’endors et la nuit se fragmente

01.12, fais pas trop froid, le lendemain matin, et bien non, pas d’aller-retour express

pas de soutien aux camarades, la journée devait se faire ainsi

j’ai regardé des directs et dès le matin j’ai vu que

ça bardait, à peine les yeux ouverts, ça bardait dehors

chez moi, ça ne bardait pas, ça faisait du bruit

mais ça ne bardait pas, déçu les minutes passent

il y a un spectacle pas loin, je vois ça sur facebook

on y va, je ne fais pas mes lacets, je croise des proches du tous-les-jours

je croise le maire de L. qui a posé pleins de fois des questions

sur le fait de ne pas scolariser les enfants dont je m’occupe

on s’assoit à côté de N. et derrière il y a C. et W. et A.

le spectacle est bon et joyeux, une meuf âgée conteuse

et trois mecs, musiciens, plus jeunes, et

celui à droite de la scène, hyper-beau en fait, qui sort

de sa salopette, en riant, les cornes du diable

au bout de ses doigts, je fais de même, poing

fermé, index et auriculaire tendus, il y a

aussi J. qui rit pendant le spectacle et en sortant

un chagrin d’amour précaire, ouais, je me dis que

mettre cet adjectif à côté de cette expression vieillotte

mais terriblement vrai, est juste, on parle, il y a du monde,

beaucoup d’enfants, je regarde encore le mec, et je pense aux champs, là-haut, à Paris,

que je retrouve depuis l’ordi 10 kilomètres plus tard

non pas d’enfants, pas possible, ça barde, tandis qu’ici quelque chose nous traverse,

avec A. se vit un amour évident, réel, éprouvé,

on parle des amours, de leurs formes nécessaires ou non,

justes ou non, on parle de la possibilité

d’un endroit pas du tout à nous, mais à nous, avec un tas

de gens, perpétuels ou de passage, ouais, et moi, et toi dedans

dans une danse bien vénère mais kiffante

J. serait heureuse, elle veut toujours voir du monde

elle dit ça car il y a une annonce sur Le Bon Coin

c’est récent, ça coûte 530 euros, charges pas comprises je crois

il y a 5 chambres je crois, le code postal c’est 23340

please écris-moi si ça te plaît ce plan foireux-ci mais

impulsif , après tout ça je repars, avec J. sur la route,

il pleut, virages, et FNSEA COLLABO sur le chemin

c’est l’anniversaire de A., du bruit mais ça ne barde pas

avec S. je lui demande s’il a regardé comment ça

bardait, il dit qu’avant que j’arrive oui, ce moment passe

il est doux et bon, je parle 3 minutes du cinéma

d’Argento, E. s’est endormie devant à cause de la musique

après les bougies on sort et dehors sous la halle le foot avec une balle en mousse bleue

J. m’insulte car elle ne veut pas partir mais on y va et j’écoute

France Culture et je pleure lorsqu’à 18h il parle de ce qui a bardé (et de comment)

et continue de barder à Paris, je crois que c’est la nervosité et l’impossibilité

de savoir où je suis à ce moment-là, ce doute fiévreux devant

la nécessité de la casse, qui est l’intonation du message envoyé là-haut

à l’inhumanité gouvernante, mais je n’aime pas l’idée du pillage, je n’aime pas

les militants racistes, je n’en veux pas pour alliés, encore

il y a des corps dans la rue qui se cognent les uns aux autres et

qui hurlent et les rues brûlent, ok, je trouve une photo très belle

d’une avenue en flammes, j’aurais aimé être là-bas, et voir sur ces largeurs

le feu, les cris, les corps et cette violence-là, elle me hante, de profond,

je sens qu’en moi aussi il y a ça, je les accompagne d’où je suis, je ne

peux m’empêcher de rire lorsque j’entends les analyses confuses

des journalistes, oui, un organe sans tête et sans chef, oui, mais

organisé, ordre et désordre sont répétés, il n’y a par contre rien de réjouissant

à en arriver là, n’est jamais abordé la violence policière qui, imprime aussi

le tempo à suivre pour les manifestants, jamais, jamais, jamais, alors que

c’est jamais jojo les stratégies de maintien de l’ordre ces temps-ci

je repense à J. qui ne voulait pas venir, à ce moment où

pour être proche des personnes avec le cœur au même endroit que moi

je risque de me faire souffler la main par une grenade, qu’il n’y a rien

de très beau à voir cela, de minute en minute les analyses et les

images se multiplient, les contacts sur FB publient des montages

et c’est du bruit après les détonations de toute l’après-midi, seul un article

de SUD-OUEST parle de la violence légitime des manifestants

W.T.Vollmann a écrit 9 tomes sur le sujet, pas lu, peut-être

pas nécessaire, ché pas, tout ce mélimélo me fait penser à P. qui

au garage associatif du Plateau se demande parfois qui est la

dinde de la farce, il parle d’un ours : l’ours trouve un gros caillou dans la forêt

c’est suspendu à une branche par une corde mais l’ours il ne voit pas

et l’ours ça le fâche et il tape le gros caillou, qui est même plutôt un gros rocher

et il tape et à force de taper, il s’assomme et il devient de plus en plus

idiot et le gros caillou, lui, il ne vit pas la situation pour lui-même

quelqu’un l’a installé là, pour bien faire rager l’ours, il dit que

cette histoire n’a pas de morale mais que les mouvements en manif lui évoque ça

tandis qu’il retourne son mélange de tomates biscornues et d’oignons

dans la poêle, pour le verser ensuite dans les pâtes

le soir est là, le cœur toujours au même endroit, sans savoir quoi penser

si ce n’est que cette séquence insurrectionnelle

m’excite autant qu’elle me fait peur, qu’aucune question ne sera résolue

par des certitudes déterminées, et qu’on ne sait pas qui est l’ours

qui est le gros caillou, et que les flammes n’appartiennent

à absolument personne, je m’endors et prends le temps de savoir

dans les jours à venir comment danser quand les pétards tomberont du ciel

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pas de droite à gauche que remuent

les branches de l’énorme tilleul

je suis juste en dessous je suis allongé

sur une nappe mauve à carreaux

elle est un peu sale et je renverse par deux fois

mon thé dessus, toutes les feuilles du gros

arbre s’agitent, c’est à cause du vent, le même qui

passe dans la cheminée et en ressort

sans faire de fumée, juste un râle, pas

de fumée, rien du tout

c’est le vent et sous le gros arbre

difforme – déjà taillée mais pas trop –

je me sens minus, c’est trop bien

me sens quasi rien-du-tout, il y a le soleil

qui réchauffe le visage, rien du tout

une feuille qui remue, mais le vent ne me fait pas

gigoter comme ça quand même, je suis

gros comme le gros tilleul et difforme

comme lui, on est des êtres difformes

on pousse n’importe comment

on est traversé de n’importe quoi

c’est bon ce truc là, je fais le récap

on est 1) soit comme les feuilles, ça veut

dire qu’entassé au pied d’un arbre

on pourrit ensemble, on devient noir

ou sinon on est 2) comme le gros arbre

on tombe ou on meurt, oui

les pieds bien contre le sol ou on se fait

foudroyer et puis on s’ouvre en deux

et puis pareil on pourrit découpé en

petits bouts par les insectes et la pluie et

le vent, c’est bon ce moment allongé

sur le dos et le thé laisse au fond du verre

des petits trucs, ouais, on est bien là

au fond, il reste un peu de chaleur, soleil dans

la gueule et le vent qui ne va ni à droite ni à gauche

il virevolte il s’arrête quand il faut

et puis voilà

 

 

retrouvé en travaillant

ce texte écrit l’an dernier par la classe de terminale section vente du lycée Gambetta

Aix-en-Provence

que je décide de renommer

Poème de sagesse relative # 3

et qui, à mon humble avis, déchire grave

tribute

en 2018

Macron est encore là et il veut tuer l’Europe

David Guetta invente un nouveau style de musique : le rap de pélican

en 2020

apparition des voitures mentales

réapparition des dinosaures

la Chine déclare la guerre au reste du monde

Apple invente le téléphone sans fil avec fil

et propose son invention révolutionnaire pour seulement 3500 euros

en 2025

Jul prend se retraite

les êtres humains se mettent à voler

en 2031

Paris est une ville totalement écologique, sans pollution

le Ricard ne contient plus d’alcool

un ours devient président

le Maroc entre dans l’Europe

après avoir fait le tour du monde, les marseillais de W9 se retrouvent à Marseille

2040

Superman détruit le monde

les lutins sortent de leur cachette

les 1ers robots domestiques à forme humaine sont mis en vente par le Japon

2054

le travail n’existe plus

l’école n’existe presque plus

le lycée Gambetta est reconverti en discothèque

les scientifiques découvrent que les rapports sexuels oraux donnent le pouvoir de voler

mais

seulement la bouche ouverte

2075

suicide du clone de Mickael Jackson

la seule boisson mondiale est le Coca

malheureusement

suite à une faute de frappe

la nouvelle boisson mondiale n’est finalement pas le Coca

mais le Caca

2112

les immeubles sont construits par des imprimantes 3D

les chats envahissent la France

inauguration du tram-tube qui relie Lyon à Marseille en 22 minutes

les êtres humains deviennent des Haribos

pour vos funérailles

choisissez de flotter éternellement dans l’espace

2134

l’hiver n’existe plus

disparition des pandas

l’université Aix-Marseille ouvre un master de télépathie

il n’y a plus d’eau dans le monde

les chiens font la révolution

la NASA se recycle dans le fromage de chèvre bon marché

l’anglais est la seule langue officielle au monde

2122

l’arrière petit-fils de Snoop Dog vend sa propre drogue

1ère transplantation de tête sur un humain

malheureusement c’était une tête de tortue

la personne transplantée se fait appeler Donatello

puis se suicide

la fin du monde, encore

et les poneys ont des droits civiques

2135

porter des slips en juin est passible de 2 ans de prison virtuelle

les Zblougbeurgs colonisent la Terre

les Zblougbeurgs appuient

accidentellement

sur l’ancien bouton nucléaire de Kim Jong-Il

alors le feu d’artifice du nouvel an se lance

l’hologramme d’Emmanuel Macron défile à la Gay Pride avec celui de Donal Trump

3000

Donald Trump Junior Junior Junior fait exploser la Corée

il faut payer l’air

découverte d’une ville sous-marine habitée par des Illuminati

1 personne sur 2 naît hermaphrodite

3001

ouverture du 1er bar extra-terrestre

le bar est interdit aux Zblougbeurgs

Claude François est ressuscité

après une fausse manipulation, Hitler est ressuscité aussi

les fraises donnent toujours la diarrhée

les humains ne peuvent plus se reproduire et font des clones d’eux-mêmes

3070

célébration du 1er mariage entre un terrien et une vénusienne

les robots promènent les humains en laisse

les humains s’accouplent avec les animaux

le sexe est légal à partir de 6 ans

la majorité légale passe à 10 ans

l’école n’existe plus

tout le monde travaille à dépolluer la Terre

 

le surf est interdit

parce que c’est trop mouillé

 

6666

l’univers tout entier a été

découvert

Mickael Jackson n’est pas mort

mais c’est le dernier humain

naissance d’un 2ème soleil

le nouvel homme post-historique réussit à articuler un mot

il dit :

GA

à la base, un mail écrit à S., et je me dis soudain que ça ferait un tout à fait honorable

Poème de sagesse relative # 2

ça serait aussi une bonne tactique, arrêter de s’occuper du monde et s’occuper seulement d’apprivoiser un mini bout de territoire

je ne dis pas domestiquer, parce que la salsepareille gagnera toujours sur le désherbage, et que les guêpes construiront toujours des nids dans les parasols dès qu’on aura le dos tourné

mais ce genre là

le monde est beaucoup trop grand pour ce qu’on est capable d’y faire sans finir aigri ou fou ou mégalomane ou complètement déprimé

c’est un peu ma conclusion de cette semaine

 

(Maxime,

un clin d’oeil dédicace à tes bulles de road-poet, histoire de semer encore plus la confusion sur qui écrit quoi ici)

(là c’était quand je faisais du stop dans la canicule pour me rendre à mon mariage)

(bisous)

26/07/2018

au gros rond point de St Maximin la Sainte Baume, à la sortie de la zone commerciale
petite nana dans petite voiture de pépette
intérieur cuir, elle augmente le niveau de la clim au bout de quelques secondes quand elle voit que je transpire beaucoup trop
dehors c’est canicule alors
elle me dit que sur cette route les gens ne prennent pas de stoppeurs
parce que me dit-elle, il y a eu plusieurs cas de stoppeurs qui braquaient les gens quand ceux-ci descendaient faire une course, ou faire de l’essence par exemple
elle me dit qu’elle connaît au moins trois personnes à qui c’est arrivé
je lui dis ah
elle me dit qu’elle travaille dans le cancer
ça me fait rire
elle s’occupe de savoir quel traitement pour quelle personne
mais elle ne veut pas voir les malades en face, elle dit que c’est trop dur
elle dit que c’est un secteur en pleine expansion, et que dans sa boîte ils embauchent une nouvelle personne tous les 18 mois tellement il y a du travail
quand on se quitte, je lui dis qu’elle a choisi un secteur d’activité qui ne la laissera pas sur le bord du chemin alors
on rigole
on se dit à la prochaine
on se tutoie
10 kilomètres environ

break un peu classieux un peu pourri à la fois, à la sortie de Brue-Auriac
mec dans la soixantaine, les yeux clairs et tout doux, délavés quoi
avec des tatouages de taulard, je ne demande pas directement bien sûr
mais bon, genre flagos
il fume plein de clopes et il ouvre la fenêtre précipitamment pour ne pas que j’ai le temps d’être dérangée par l’odeur de cendar
il bosse dans le bâtiment, il fait de tout, il dit qu’il travaille toujours tout seul parce qu’il est insupportable sur un chantier
mais que par contre il travaille bien
il râle sur les roumains qui prennent les jobs alors qu’eux ne savent pas bosser
que c’est un boulot facile à apprendre sur le tas, et que tous les mecs se prétendent maçons pour trouver du taf facilement, mais que ce ne sont pas des artisans sérieux
rien de très nouveau sous le soleil
il dit que lui votera pour qui nous sortira de l’Europe
je lui fais remarquer, un peu en blaguant, que c’est le cas de marine le pen par exemple
il répond qu’il n’a rien contre
je me dis heureusement qu’on est bientôt arrivés parce que ça va commencer à être désagréable
il a encore le temps de me parler de la Russie qui est un grand pays et de me dire que franchement, les homosexuels il n’a jamais voté pour qu’ils se marient
il habite juste en face du chemin de la cabane
je le tutoie ou le vouvoie, en fonction des moments de la discussion
15 kilomètres environ

06/07/2018

Chateauneuf-la-Forêt -> Eyjeaux
C. travaille avec moi, elle veut bien m’avancer un peu
discussions calmes, beaucoup de douceur
je raconte un peu ma vie
on arrive assez vite
il y a une ancienne gare qui fait office d’arrêt de bus
elle me souhaite bonnes vacances, je me dirige vers la grande route, ça va vers Limoges
on se tutoie
25 kilomètres

route passante donc il est 13h00
jeune fille s’arrête un peu n’importe comment
elle dit qu’on va bien trouver un endroit où stopper pour la suite
elle dit qu’elle accompagne les agriculteurs et les agricultrices en difficultés
elle dit que parfois c’est compliqué : dettes, vies fragiles, trop de boulots pour rien et suicides et big tracas
elle dit qu’en plus elle s’est réveillée avec une bonne gueule de bois et que le bonhomme qui l’a reçu lui a pas offert de café
elle dit qu’elle va aller faire la sieste
je lui parle du fait que j’ai eu peur, 15 minutes plus tôt, car après avoir fait un coucou à une voiture qui m’avait fait un signe, elle a fait demi-tour en dérapant sur la route, et deux jeunes blancs-becs sont sortis et m’ont demandé, je cite, « à qui j’avais fait un doigt »
je leur ai montré les deux doigts que je leur avais soumis, on appelle cela signe du diable, qui est pour moi pure sympathie et invitation à rejoindre communauté informelle d’êtres humains ensorcelé.es et après cette explication en une phrase, nous nous sommes regardés dans les yeux comme dans un film de Sergio Leone, mais tout ça en beaucoup plus rapide et bien moins stylisé, compte tenu du fait qu’on était sur le bord de la route, que leur voiture était celle de jeunes blancs-becs qui s’ennuient, même pas un pot de changé pour faire un gros bruit et qu’avec mon gros sac je n’avais rien d’un bon justicier
du coup on se marre
par contre elle me laisse dans un endroit bien pourri
on se tutoie
20 kilomètres environ

boulevard vers Angoulême, dans Limoges, pure amateurisme de stoppeur
je marche, je marche, pas de bus, je marche
mange pas encore mec, ça va te porter poisse
je stoppe après le lycée Renoir, pas terrible
ouais, j’ai la dalle
puis voiture blanche de type chère
un homme tee-shirt rose et sa maman qui a un accent plus vivant que lui
il parle boulot, il parle prof d’allemand, il parle syriens (mais pas longtemps), il parle tune, il parle réussite pro, il parle éduc nat, il parle beaucoup
il pose beaucoup de questions et j’y réponds sans trop réfléchir car j’ai pris le soleil sur le coin de la tronche 20 minutes
il parle public privé, il parle vacances, il parle en dictons (« en Creuse, vacances heureuses… Ailleurs, vacances meilleurs ? »), il parle blablacar, il parle un langage que je commence à avoir du mal à supporter
un peu exaspéré je me repose et réponds, laconique
après quelques considérations pratiques liées à la poursuite de mon trajet en stop (le genre de personne préoccupée par des choses qu’elle ne fait pas et ne fera jamais)
je suis déposé
on se vouvoie et je n’ai pas envie de les tutoyer du tout
40 kilomètres

rond-point sortie Saint-Junien
végétation triste tandis que l’assistance de l’assurance me parle de ma voiture au téléphone, grésille
stop donc, chaleur déjà, sac qui pèse
je trouve un bout de carton sur lequel j’écris ANGOULEME
un type me prend, c’est un artisan, il est aussi éléctricien
camion un peu sale, il parle de la tempête, il dit qu’il va m’avancer un peu
il parle des vacances, il y a des cigarettes sur le tableau de bord
il me dépose, j’oublie mon carton dans le véhicule
on se tutoie
15 kilomètres

rond-point vers Etagnac (je crois) le long de la 4 voies
un père et sa fille qui me sourit gênée
je suis derrière, 140 – 160 kilomètres à l’heure
je me dis que je vais rattraper le temps perdu
il parle de la tempête, il dit des noms de village que je ne connais pas
la fille ne parle pas, je fais remarquer que sur son GPS le véhicule roule au milieu de rien –
comme si on était dans le désert
plutôt que de rire, il dit que la mise à jour n’est pas OK
il me dépose à la sortie de la 4 voies, on se salue, je fais le tour d’un très grand rond-point
on se vouvoie
20 kilomètres

voitures défilent et camions, la route des vacances est bouchée comme une artère bien crasse
un type mince s’arrête, il va à 8 bornes, je dis que j’ai faim, il dit qu’il y a un supermarché
je l’interroge sur le gros trou dans son pare-brise, il dit que c’est la grêle
il parle de la tempête, il y a des embouteillages
il dit qu’il travaille à l’usine de tuiles, il fait le trajet en vélo
les tuiles sont faites à partir de l’argile
il est bientôt 16h, il dit que ça va être le match de la France
je lui demande s’il va aller au bistrot, il dit non, il dit chez lui, il dit qu’à un moment il y avait un écran dehors dans la commune mais il dit que les gens du voyage faisait des bêtises et qu’ils ont arrêté
je lui demande qui est « ils », il dit : les gens de la mairie
il me parle du transfert de Cristiano Ronaldo vers la Juventus de Turin et je me permets de lui expliquer pourquoi je trouve ça complètement cohérent
il me dépose à la supérette
on se vouvoie
10 kilomètres

sortie de Roumanières-Loubert après la voie-ferrée
peugeot 406 verte qui s’arrête, un type qui rentre du boulot comme il dit
très calme, il dit que je vais rater le match
je dis pas grave, lui il dit qu’il veut se reposer alors il va aller pêcher
tempête, il dit que le climat change, qu’on aura fait vraiment n’importe quoi en quelques années
oui
on passe devant un bâtiment en construction et il dit : c’est la future église évangéliste
il dit qu’il fait de la musique là-bas
je lui demande s’il est croyant, il dit oui
il dit qu’il faisait n’importe quoi avant, vols, drogue, alcool et qu’à un moment il a découvert la Bible
et que ça avait été ce qu’il cherchait, une voie
au début il jouait de la musique manouche avec sa guitare mais maintenant c’est un peu différent
il dit qu’il a été invité à des conférences pour parler de son chemin de vie
il dit qu’il aime être en lien avec les uns et les autres qu’il croise
il dit que parfois on rencontre des choses qui nous parlent quelque part où on avait jamais été fouiller
il me dépose sur le bord d’un rond-point
on se dit chaleureusement au-revoir
on se tutoie
le soleil est brûlant, les minutes passent, je me dis que le match a commencé
12 kilomètres

entrée de la 4 voies, Angoulème 32 kilomètres, un truc comme ça
lunettes de soleil sport sur le nez un mec s’arrête, fin du boulot
radio et le match et un but mais on comprend rien si ce n’est que les mecs hurlent
devant il est immatriculé 83, derrière 33
il est kiné, il travaille loin mais il aime bien
on parle stratégies & tactiques football
j’aime bien parler de ça car on ne le devine pas quand on me regarde, avec ma dégaine de mec massif habillée dèg en noir
on parle du centre des villes
il me dépose près d’un rond-point énorme, encore
on se tutoie
40 kilomètres

attente longue et soleil plein dans le visage, presque plus d’eau
type s’arrête, lunettes de soleil, très beau et bronzé
il tourne le bouton du son à 65, c’est très fort
il appuie sur la pédale d’accélérateur en même temps que l’électro
j’ai peur, il colle les voitures, il roule fluide mais j’ai peur que les autres automobilistes aient du mal à comprendre l’aspect esthétique de sa conduite
il danse
il dit que si ça tenait qu’à lui il viendrait avec moi faire la fête à Bordeaux
il me demande si j’entends le problème de son ampli, il trouve que les basses s’écrasent trop facilement, il trouve qu’elles manquent de relief et ça le gêne
il dit que ce qu’on entend c’est BONZAI, il dit que ça a 20 ans, qu’on fait plus des trucs pareils
il pile pour sortir au bon endroit, dernière frayeur
il me dépose près de La Couronne, rond-point
on se tutoie, on se marre
16 kilomètres

très court et camion avec tronçonneuse dedans
bonhomme 60 ans, ceinture passager qui ne marche pas
il dit « fais comme si tu l’avais »
on parle un peu, il me parle d’autres stoppeurs qu’il a pris
il me dit que c’est de plus en plus rare, etc.
je suis fatigué, je baille au moins 30 fois
il me dépose près d’une station-service
il dit que le ciel devient noir et me montre un endroit où m’abriter en cas d’orage
on se tutoie
30 kilomètres

sortie de Barbezieux
ciel pas noir plutôt gris et zone industrielle où pas grand monde ne passe
il est 18h, décidément pas facile ce jour-là, j’ai soif et je veux dormir
voiture s’arrête en faisant du bruit
trois personnes noires qui s’arrêtent, deux femmes et un homme
ils vont à la gare
j’exulte
plein de joie dans la voiture je me rends compte que quelque chose, pour elles et lui, ne va pas, mais je ne sais pas quoi
j’essaye de parler un peu et puis ça ne prend pas
je me dis que je dois les embêter, je me dis que c’est peut-être parce que je suis blanc et qu’il n’y a aucun consensus sur ma présence, ça me rend triste
puis je me dis que je n’y suis pour rien même si je suis suant et peut-être d’une odeur assez authentique
seules discussions quand on arrive sur les quais : les nouveaux bâtiments, en verre, incroyables
l’une dit que pour la tune ils ont de la tune
j’aime bien
on ne se tutoie pas ni on se vouvoie parce qu’on ne se parle pas
80 kilomètres

 

je dis au-revoir et je marche, église sainte-croix, etc. etc., et puis je crois que je suis arrivé

à Bordeaux, même les shlags sont beaux ou belles