Cher Maxime

en écho à ton dernier poème, moi aussi je vais parler de mort
ou presque

cette semaine je suis tous les jours à l’EHPAD dans un village vers chez moi
c’est un EHPAD confortable, avec une animatrice, des jolies chambres, et des projets rigolos comme celui que je fais là-bas

je collecte les révolutions intimes des personnes

les grands moments charnières, qui ont marqué un avant et un après dans les vies des gens
les grands choix qui ont été faits, ou n’ont pas été faits justement
les grandes découvertes, les chocs, les amours, les maladies, les deuils
j’ai fait l’exercice de chercher les miennes, de révolutions intimes

j’en ai trouvé 14 au premier jet, des petites et des grandes choses

alors je pensais que les personnes âgées en auraient des milliers

mais en fait non

c’est comme si, une fois un certain cap d’âge et de mémoire perdue franchie, tout s’estompait

et il ne subsiste qu’une chose, ou deux
qui prennent toute la place
le reste disparaît dans le néant
pour toujours
juste avant que les personnes disparaissent avec

j’ai écouté Jeannot vexer sa femme, parce qu’il ne me parlait que de la guerre, vécue quand il avait à peine 10 ans
et qu’il avait oublié que leur fils était mort

Josette ne m’a parlé que de son mari, grâce auquel elle a, dit-elle, absolument tout découvert
aucun souvenir des autres
du reste
rien ne compte sinon lui

Ginette ne sait plus où elle est par intervalles de 20 minutes, et sursaute en voyant son bras dans le plâtre pendant qu’on parle
elle avait oublié qu’elle était blessée
ne sait plus ce qui lui est arrivé
elle se souvient juste que sa mère était méchante, qu’elle la battait au martinet, et qu’elle avait un amant, qui s’appelait Abel Anus
Oui
tout le reste a disparu

Henri ne parle que de son fils, mort en moto à 50 ans
et de son mariage, parce que quand même
il a réussi à se caser

Marinette ne se rappelle que de ses 43 ans comme adjointe à la mairie de Paulhan
un mari, une fille, oui, mais enfin

Et Geneviève, qui a pourtant de bons souvenirs, tourne en boucle ce moment où elle erre dans les rues de Lorient en flamme, en pensant que ses parents étaient morts dans le bombardement des anglais
elle raconte l’histoire une fois, et arrivée à la fin elle recommence du début, sans préavis, avec les mêmes mots, sans se rendre compte qu’elle vient à peine de m’en faire le récit

il y a des moments de vertige

il y a des moments où je pleure

il y a des moments de grand rire où le second degré est absent, et c’est ça qui est vraiment drôle

– Je m’appelle Raphaëlle. Comme l’archange.
– Quoi ?? Il y a une courge qui s’appelle Raphaëlle ?

– Qui c’est déjà qui a écrit Cendrillon en 1677 ?
– Pas moi.

Tous ces corps les uns près des autres
Qui regardent par le carreau
Qui jouent aux mots mêlés
Et à faire sortir et rentrer leur dentier dans leur bouche
Qui comprennent tout de travers
Qui ne savent plus quel âge ont leurs enfants
Ni si leurs soeurs sont encore vivantes
Ou qui savent mais
Qui s’en foutent, finalement

Comme dirait Ginette
écoutez, la vie c’est pas possible quand même
parce que pourquoi
pourquoi est-ce qu’on s’emmerde comme ça ?

1

je suis arrivé par la route qui traverse la forêt de douglas

elles coupent des champignons dans une bassine

je râpe le cèleri que j’avais emporté

grosse salade

salle commune, il y a un feu avec des coupes de bois ratées et les murs sont gris

ils le sont encore

certaines et certains parlent de la mort, chacune et chacun son tour

avec des anecdotes et des cendres jetées en l’air dans les souvenirs

je sens ma grand-mère quelque part

j’ai mangé des pâtes avec les champignons et je les écoute

 

2

visite du cimetière et je regarde les fleurs

en plastique posées sur certaines tombes

et aussi les petits porches moches très spécifiques du Limousin paraît-il

c’est pour que les corps ne

prennent pas l’eau, je ne sais pas

il y a une sorte de compost à l’air libre où les vraies fleurs sont rassemblées et pourrissent

je prends une photo

 

3

je repense à G., je crois que c’est son prénom, qui a une élocution saccadée

il dit que quand il y a plus de 4 personnes c’est très difficile pour lui de parler

à un moment on est dehors,on fume des clopes ou non et les questions

autour de la mort nous occupent vraiment bien, images sous les yeux

il y a A., il y a A., il y a J., il y a G., il y a H., il y a T., et un tas d’autres

nous sommes invisibles peut-être

G. a les cheveux longs, il embrasse un chat

il dit que c’est le plus vieil occupant de l’endroit

je repense à la tendresse avec laquelle il a embrassé l’animal

 

4

quelques jours plus tard je remercie un autre garçon de m’avoir

raconté son souvenir à lui

ses doigts collent à cause des animaux papier mâché

je ne me souviens pas de son prénom

sur le retour je crois que je pleure, un truc dans le genre

 

 

 

 

à Entressen on a vu un centre social en pleine forme qui faisait plaisir au coeur, une élue à la culture qui s’est présentée en disant je suis l’élue à la culture et qui a expliqué aux ploucs villageois qu’ils pouvaient être honorés que le spectacle fasse sa première chez eux alors que cette commune là n’avait pas de compétence métropolitaine, on a mangé des pizzas faites maison avec beaucoup de pommes de terre dessus, on a vu un enfant de 6 ans qui a beaucoup ri pendant le spectacle et qui jouait avec sa paire de moufles en même temps, on a rencontré une dame très gentille qui nous a fait dormir chez elle en nous disant qu’elle aurait pu tuer son mari s’il avait porté la main sur elle, et qui a toqué à la porte de nos chambres à 7h15 du matin pour être sûrs qu’on était bien réveillés, alors que nos réveils étaient programmés pour 7h30.

à Saint-Mitre-les-Remparts j’ai vu plein d’enfants d’un seul coup, trop nombreux les enfants en trop peu de temps, du coup je n’ai pas pu les voir un·e par un·e autant que j’aurais voulu, en tous cas dans le tas il y a eu : une enfant qui a fabriqué une potion pour rêver en couleurs, une autre pour que sa maman en fauteuil roulant apprenne à voler, une autre une potion de paix à partager avec sa soeur avec qui elle se disputait de trop, une autre pour parler aux animaux, un pour débloquer des bugs sur Fortnite et acheter plein de munitions gratos (on a simplifié avec une potion de chance parce que j’avais peur qu’il soit déçu, on ne sait jamais avec les demandes trop spécifiques), plusieurs pour réussir leurs contrôles de maths, et beaucoup de garçons ont fait des potions pour courir vite. Je ne savais pas que c’était le nouvel enjeu de tant d’enfants de cet âge, bon. Un enfant à qui on demandait de préciser la posologie de sa potion a aussi dit que de toute façon, les potions magiques bon marché avaient  forcément besoin d’un rituel. Après on a encore mangé des pizzas de chez Marie Blachère pas très bonnes et froides mais l’intention y était vraiment et nos hôtes étaient très gentils.

à Fos-sur-Mer j’ai lu des supers BD sur la cuisine, on a joué devant un public nombreux avec la moyenne d’âge la plus élevée devant laquelle on avait jamais joué, ça s’est plutôt bien passé et à certains moments un peu expérimentaux je me disais que de toute façon ça ne pouvait pas leur faire de mal d’entendre une fois l’année des trucs si exotiques, on a rencontré le président des amis du vieux Fos qui nous a demandé d’où venait la recette de la baklava, et si ça avait une connotation particulièrement religieuse, après on a goûté de la tapenade de l’olivade des alici piccante des mélets et c’était vraiment très bon en plus d’avoir été fait minute et sur place et avé l’accent. Même si dans certaines recettes il y avait du ketchup et de la crème fraîche, ce qui n’est pas franchement typique de la gastronomie provençale, mais peut-être qu’au bout d’un moment assez long de mondialisation il y a prescription pour ces choses là.

Et ce n’est que le début.

Je me demande qui a dit que les tournées en médiathèque n’étaient pas rock’n roll.

Recopiage pur et dur

entendu ce soir à un concert de musique qu’on a écouté / regardé assis, dans une salle calme, avec d’autres gens assis, la chanteuse dans une robe assez étrange avec comme des feuilles grandes de ginkgo biloba dessus

bref

j’ai noté pendant le concert ce poème d’un(e?) auteur(e?) brésilien(ne?)

viens
viens avec moi 
découvrir les sources vertes de l’existence
mais
munis-toi d’amour

pour apprendre douloureusement

j’ai trouvé ça très beau, mais c’est peut-être parce que je suis dans une période un peu anachorète et un peu

je ne sais pas

à tendance relativiste ?

en tous cas le concert était très beau, j’ai fermé les yeux et dansé dans ma tête

s’asseoir et écouter des gens faire des choses raffinées avec leurs voix et leurs instruments dans le silence, c’est quand même autrement stylé que de scroller sur l’internet mondial

j’ai fait remarqué à M. qu’ils avaient tous et toute des têtes de fous et de folle quand ils faisaient leur musique

j’ai demandé si nous on faisait les mêmes têtes quand on jouait

il a dit oui

moi j’ai dit merde

19/10/2019

je prends le bus 162 jusqu’à Arcueil-Cachan puis le RER B jusqu’à Massy-Palaiseau

je suis le panneau Chartres-Orléans A10, il y a la route tout droit

je découvre qu’il y a un wiki pour les autostoppeurs et autostoppeuses

je lis que que mon idée de spot n’est pas si bête

j’ai un grand panneau en carton

il y a une butte herbeuse qui donne sur un parking

 

une dame dans un gros SUV

elle a amené sa fille à la gare, elle parle de la grêve, que je sais inopinée

elle s’occupe d’une unité de production dans une boîte de fabrication de fenêtres

elle dit que les hommes sont compliquées et j’entends les mâles

mais elle dit que non, c’est 40 % 60 %, c’est presque la parité

elle parle du probable loyer de son fils à Paris, elle parle de tunes, de garants, c’est compliqué

elle trouve ça étrange que je ne sois pas salarié en ce moment

elle habite à Bourges mais va déménager son ami

j’aime beaucoup cette expression

elle m’explique qu’il a sa maison à lui et elle sa maison

que ce qu’elle aime quand elle rentre du travail, c’est sentir son odeur à elle et retrouver sa fille

et manger n’importe quoi

elle me parle d’autres trucs, je l’écoute, psychologue des autoroutes

elle me dépose sur une grosse aire d’Orléans à la jonction de deux autoroutes

on se vouvoie

j’ai fait 100 kilomètres

 

un type que je croise aux toilettes qui me propose de m’amener mais c’est pas la route

je me fous à la sortie

il pleut beaucoup

je passe un coup de fil et les voitures passent très vite

je n’ai pas plastifié mon très beau carton de stop mais j’ai mon imperméable

je me demande si je fais un peu pitié

 

un gros break Renault et deux femmes devant, elles viennent de prendre un stoppeur

elles vont en vacances en Dordogne

il y a une enseignante et une ancienne enseignante, l’école primaire, etc.

je ne parle pas de ce que je pense de tout ça

nous discutons peu, il y a la musique, il y a une chanson de Lilly Allen que j’aime bien

je n’ai pas mangé, je pique du nez

elles trouvent ça étranges, elles aussi, que je ne sois pas salarié

on s’arrête pour manger, je bois un red bull, je prends deux photos

1) le parking et le pic-nic sous la pluie 2) un brin de lavande posée sur une poubelle en inox

on ne parle pas beaucoup, elles se racontent des choses, j’interviens parfois, c’est tout

elles me déposent devant L’UNIVERS DU SOMMEIL

j’attends le divin Q. & sa voiture bleue

on se vouvoie

j’ai fait 250 kilomètres

 

20/10/2019

(aller)

il pleut, je me mets à la sortie du Buisson

il y a des travaux avec du béton et je trouve ça moche

j’attends puis je tends le bras et une voiture blanche s’arrête

je me présente, il me dit son prénom, mais j’oublie, il va voir ses vaches plus loin dans Linards

c’est un voisin

on se vouvoie

j’ai fait 3 kilomètres

 

il pleut, je fais du stop avec le parapluie

berline noir (mais pas la peinture mâte comme je kiffe)

j’entre dans la voiture et il me demande : « c’est vous le prof ? »

je dis que c’était moi, mais que maintenant je suis un poète-faisant-la-vaisselle-mais-ne la-rangeant-pas-systématiquement-sur-les-étagères

lui, c’est Jean-Christophe, il m’a déjà pris en stop quelques mois auparavant, j’ai oublié

il dit que son programme du dimanche matin, c’est un petit café au PMU avec ses amis

je lui explique comment ça marche un rectorat avec les remplaçants

il me dépose au Super U où j’achète du vin pour midi

on se tutoie

j’ai fait 9 kilomètres

 

sortie de Châteauneuf-La-Forêt vers Saint-Anne-Saint-Priest

un coup de fil

et il se met à pleuvoir beaucoup, il y a aussi de l’orage

je prends une photo des collines et de la brume

c’est une route minuscule, pas de voitures

le parapluie goutte à l’intérieur et les gouttes coulent sur mon visage

c’est comme des grosses larmes

je tends le bras et une grosse voiture s’arrête

c’est un agriculteur à la retraite, il va aider son fils

grosse grosse voiture de chasseur, gros moteur, il passe bizarrement les vitesses

il me parle de la pluie et des petits ruisseaux à qui ça fait du bien

on se vouvoie

j’ai fait 6 kilomètres

 

(retour)

un couple qui habite à Magnac-Bourg me ramène

je les avais pas aperçu pendant le moment passé à la salle des fêtes pour la belote

on parle des Gilets Jaunes, lui me demande des choses

je l’écoute, il me dit qu’il réfléchit mais qu’il n’est pas un intellectuel

je l’écoute, elle me dit que les GJ sont écolos mais que le contraire n’est pas vrai

on se dit qu’on se recroisera peut-être à un moment

on se vouvoie

j’ai fait 6 kilomètres

 

je suis fatigué, j’attends 5 minutes, je regarde mon fb, je mets une photo

un homme seul dans une DACIA modèle DUSTER qui va à l’aéroport de Limoges

il peut plus rouler depuis le déplacement du panneau de Feytiat

il me parle de Ryanair et il m’explique ce qu’est une compagnie low-cost

il dit qu’ils vont ouvrir de nouvelles lignes

il parle des amis qu’il va chercher, il dit qu’il ferait beaucoup plus pour eux que pour sa famille

je lui sors un proverbe un peu pourri à ce sujet, il me dépose devant l’église de Linards

on se vouvoie

j’ai fait 9 kilomètres

 

je marche vers le Buisson et je fais du stop et un type s’arrête

il va faire un détour, il dit qu’il habite au Pont des Deux-Eaux

il parle de la croix du Buisson, je dis que je vois

on parle de la farine de Pénicaud, il cultive des blés anciens

envoie-moi un mail si tu veux son adresse

le trajet dure 2 minutes 30

c’est un voisin

on se vouvoie

j’ai fait 2 kilomètres

13/10/2019

An. regarde l’itinéraire sur le fauteuil puis elle dit que c’est OK, elle visualise l’itinéraire

elle dit qu’elle ira voir la Loire après, elle a un gros sac en toile avec son ordi dedans

on va vers Halluchères et on continue tout droit, on discute, on parle des vocabulaires

on s’approche, elle regarde bien la route, il y a un endroit pour s’arrêter

je crois qu’on est à Saint-Luce sur quelque chose, sur Loire, j’imagine

on se dit au-revoir et je marche jusqu’à l’embranchement, il est 10h54

quand je regarde mon téléphone et quelques minutes après j’écris

un message avec sourire-bébête et il se met à pleuvoir sur ma tête

*

un homme de 54 ans dans une voiture grise affichant 170000 kilomètres

il va jusqu’à La Flèche, il va voir ses parents, il dit qu’il a fait du stop jadis

quand il était étudiant, deux fois par semaine, qu’une seule fois ça avait raté

il pense qu’on est tous prisonniers de nos outils mais il dit aussi qu’il trouve que

la majeure partie des gens sont cons, je lui dis que je crois de moins en moins

qu’il puisse y avoir une utilisation mesurée de certains outils, ce qu’ils peuvent

produire est produit, c’est comme ça, et il n’y a pas de nature humaine mauvaise

comme il pouvait le dire, il me parle d’un de ses fils qui depuis ses 8 ans trouve le monde

merdique, qu’il vit au bord de la société, c’est lui qui le dit, il dit qu’il respecte mais

il est un peu perdu, il dit aussi qu’on vit toujours sur le dos d’autres, parfois bien loin de nous

que c’est facile de jouir de ça, il a les yeux clairs, il se demande où me déposer

il s’arrête à la station sur l’A11 qui s’appelle Les Portes d’Angers

je suis touché par ce qu’il me dit de lui, je lui souhaite une bonne continuation

je l’ai vouvoyé tout le long

100 kilomètres environ

*

je me dirige vers la sortie de l’aire d’autoroute, il y a un mac do, un supermarché, une station service

l’ange du stop vient me foutre une grosse pichenette derrière l’oreille

figurant le mauvais mojo des deux heures à venir

j’attends, patient, souriant d’abord, après je me mets à parler tout seul

est-ce que je mets le panneau ? est-ce que c’est pas clair que je vais à Paris ? est-ce que je le tiens dans la main ? est-ce qu’il n’y a personne parce que c’est l’heure de bouffer ?

voitures immatriculées petite et grande couronnes je les maudis

je déteste les couples en voiture, pas choupi pour un sou

je me demande s’il y a un snobisme des usagers de l’autoroute qui ne me regardent même pas quand ils passent devant moi

un type passe et me dis que je n’ai pas le droit de faire du stop sur l’autoroute, je lui dis que c’est vraiment hyper utile de me dire ça et il me lance un petit nique ta mère qui va bien

c’est long

en face de moi une sorte de camp provisoire de camionneurs polonais, lituaniens, roumains garés en épis

accroupi un type nettoie ses chaussettes

un réchaud dans un carton et aller-retour pour remuer le contenu de la casserole invisible

capots camions ouverts pour faire sécher le linge sur des fils un peu tendus

tous la même technique

il y a du vent mais l’un d’eux allume le moteur pour que ça aille plus vite

ils se baladent de camion en camion en claquettes et en jogging un peu large

un camion diffuse de la musique, espèce de pop dopée, rythme hyper speed et instrus balkans comme on entendait dans les habitacles des poids-lourds, peut-être les mêmes, en Roumanie

200 voitures qui te passent sous le nez en t’ignorant, ça vaut bien une séance chez le psychologue pour bosser l’estime de soi

au bout du compte le mojo tombe à force de continuer d’attendre

*

A. me prend, c’est un étudiant, il a 20 ans, il boit de la boisson énergisante

il va à Metz, son trajet passe au-dessous de Paris, voilà, c’est bien, je tape dans ses chips

il a une manière assez formelle de me poser les questions, je me demande si c’est à cause de la gêne

je lui raconte ma vie et lui la sienne

il trouve le monde merdique lui aussi mais il est plus optimiste que le fils de mon précédent conducteur

le trajet est long, je lui propose de conduire, il décline l’invitation

on écoute EMINEM et d’autres, il dit que c’est vieux, ouais, c’est vieux, les instrus sont basiques, je crois qu’il calcule que ces trucs de vieux c’est aussi les trucs de mon adolescence

il m’interroge sur mes convictions politiques, j’essaye d’être clair

je crois qu’on trouve le monde merdique mais pas de la même manière

on parle d’un tas d’autres trucs, c’est un long trajet, on s’octroie des moments de silence non-gênés

il dit que son projet c’est juste d’être heureux, c’est peut-être pas si mal, je ne sais pas, faut savoir ce que c’est et tout

on s’approche de Paris, il est un peu anxieux, il est déjà en retard, il ne veut pas faire de détours, je bidouille son smartphone, il rachète une cannette

il y a des bouchons, il fait un micro-détour quand même, il me pose sur un rond-point à Massy

je le tutoie et lui demande de faire pareil pour moi d’emblée

265 kilomètres

voilà, la zone commence bel et bien, là

 

Maxime,

mes parents cuisinent du poulet aux olives et de l’ail en chemise
j’écoute Doc Watson qui chante dans les hauts parleurs intégrés de l’ordinateur et je trouve ça beau depuis plusieurs jours, surtout Deep river blues et Little Sadie

je lis ton texte sur la Syrie et plus je lis ton texte, plus je ne fais que ça

je finis par sortir à l’extérieur pour ne plus entendre les bruits de la cuisine et les voix de mes parents qui me parlent

les images de l’enfer oui, que nous ne voyons pas, que nous ne verrons peut-être jamais, je nous le souhaite, je ne souhaite à personne de voir ça, nous connaissons tous nos cauchemars et les cauchemars sont faits pour exister dans le monde de la nuit et de ce qui n’advient pas vraiment

je rêve souvent d’hommes avec des couteaux, d’agressions, je rêve souvent de violence
et régulièrement dans ma vie quotidienne je suis témoin oral ou visuel de violences qui se passent ici

je crois que c’est un très beau texte que tu as écrit, et le lisant je me demande si c’est impudique d’écrire sur ces violences
si la poésie a le droit, ou le devoir, ou rien de tout ça, de parler de ces violences là que nous ne connaissons pour l’instant que dans nos cauchemars, ou à travers les écrans du monde

je pense à ce livre chinois qui m’avait beaucoup marquée sur les violences de la place Tian’anmen
je pense au fait que j’ai appris ensuite, récemment, que ces violences étaient en train de disparaître des manuels d’histoire chinois
qu’on ne transmettrait pas cette mémoire, que c’est le choix qui a été fait par le gouvernement, et on comprend l’ambition, on comprend qu’avec avec un peu de chance et de persévérance, cette histoire allait disparaître de la mémoire collective, autant que des récits interpersonnels (les murs ont des oreilles, et les murs avec des oreilles ont pour vocation de tuer les gens qui n’y font pas attention)
de disparaître de l’histoire en général, puisque c’est la mémoire qui fait histoire

mille manières de faire disparaître quelque chose du monde, oui

je me demande en même temps si la violence décrite dans ce livre chinois, ou dans ton texte sur la Syrie, est la même que celle dont je suis le témoin oral ou visuel des violences qui se passe ici

je pense au mur de la Plaine, l’autre jour à Marseille quelqu’un parlait de la Plaine avant le mur
ça nous a fait rire de prime abord, parce que cette expression d’avant le mur, ça renvoie à des histoires qui ne sont pas de chez nous
à une gravité historique qui n’est pas de chez nous
et pourtant c’est sans doute la même chose
et pourtant des personnes sont mortes autour de la construction de ce mur là aussi

cette violence existe ici aussi, ainsi que les gens passés à tabac dans des commissariats ou des coins de rue, ainsi que des mains arrachées par l’attirail défensif des forces de l’ordre, ainsi que des hommes qui lèvent la main sur leur compagne en leur laissant un bleu autour de l’oeil, et boivent pourtant tranquillement une bière attablés sous la vigne quelques jours plus tard
avec des gens autour qui savent mais ne disent rien

ainsi que des adolescents algériens qui fracassent des bouteilles en verre sur le crâne d’adultes arméniens, et des adultes arméniens qui en réponse écrasent en voiture ces adolescents algériens dans un festival de quartier, qui heureusement ne se résume pas à ça

ainsi que les hommes avec des couteaux dans mes cauchemars

tout ça c’est le même mot, c’est le même mot de violence qu’on met dessus, c’est la même définition pour le même principe actif, c’est quelque chose qui existe dans ce monde, le vrai monde de la journée et le vrai monde sans matière des rêves, c’est quelque chose qui existe à différentes échelles de valeur, c’est quelque chose dont on est auteur·e ou victime ou témoin

et quand est témoin de ce principe actif de violence, ici ou là-bas, de quelque manière que ce soit, on est confronté·e à la manière dont on choisit d’y réagir
ou à la manière dont on constate qu’on réagit
ou à la manière dont on constate qu’on ne réagit pas

il y a de la violence et des personnes qui réagissent à cette violence, qu’elles le veuillent ou non, quand quelque chose de violent se passe on réagit, ou bien on réagit par un manque de réaction

on peut se taire ou chanter ou pleurer ou hurler ou frapper ou courir ou se cacher

on peut aussi mourir

je ne sais pas ce qu’on peut dire de la violence
je ne le sais toujours pas
je sais que beaucoup de choses ont été dites déjà
je sais qu’on peut transmettre des images, des récits, d’un bout à l’autre de la planète ou d’une personne à l’autre directement
je sais que quand on est témoin de violence, directe ou indirecte, on a souvent besoin d’échanger à ce propos ensuite
on a besoin d’en parler, et si on en parle autant c’est sans doute qu’en définitive personne ne sait trop quoi en dire
personne ne sait trop comment réagir

et je ne sais pas quoi faire de tout ça.