pas de droite à gauche que remuent

les branches de l’énorme tilleul

je suis juste en dessous je suis allongé

sur une nappe mauve à carreaux

elle est un peu sale et je renverse par deux fois

mon thé dessus, toutes les feuilles du gros

arbre s’agitent, c’est à cause du vent, le même qui

passe dans la cheminée et en ressort

sans faire de fumée, juste un râle, pas

de fumée, rien du tout

c’est le vent et sous le gros arbre

difforme – déjà taillée mais pas trop –

je me sens minus, c’est trop bien

me sens quasi rien-du-tout, il y a le soleil

qui réchauffe le visage, rien du tout

une feuille qui remue, mais le vent ne me fait pas

gigoter comme ça quand même, je suis

gros comme le gros tilleul et difforme

comme lui, on est des êtres difformes

on pousse n’importe comment

on est traversé de n’importe quoi

c’est bon ce truc là, je fais le récap

on est 1) soit comme les feuilles, ça veut

dire qu’entassé au pied d’un arbre

on pourrit ensemble, on devient noir

ou sinon on est 2) comme le gros arbre

on tombe ou on meurt, oui

les pieds bien contre le sol ou on se fait

foudroyer et puis on s’ouvre en deux

et puis pareil on pourrit découpé en

petits bouts par les insectes et la pluie et

le vent, c’est bon ce moment allongé

sur le dos et le thé laisse au fond du verre

des petits trucs, ouais, on est bien là

au fond, il reste un peu de chaleur, soleil dans

la gueule et le vent qui ne va ni à droite ni à gauche

il virevolte il s’arrête quand il faut

et puis voilà

 

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retrouvé en travaillant

ce texte écrit l’an dernier par la classe de terminale section vente du lycée Gambetta

Aix-en-Provence

que je décide de renommer

Poème de sagesse relative # 3

et qui, à mon humble avis, déchire grave

tribute

en 2018

Macron est encore là et il veut tuer l’Europe

David Guetta invente un nouveau style de musique : le rap de pélican

en 2020

apparition des voitures mentales

réapparition des dinosaures

la Chine déclare la guerre au reste du monde

Apple invente le téléphone sans fil avec fil

et propose son invention révolutionnaire pour seulement 3500 euros

en 2025

Jul prend se retraite

les êtres humains se mettent à voler

en 2031

Paris est une ville totalement écologique, sans pollution

le Ricard ne contient plus d’alcool

un ours devient président

le Maroc entre dans l’Europe

après avoir fait le tour du monde, les marseillais de W9 se retrouvent à Marseille

2040

Superman détruit le monde

les lutins sortent de leur cachette

les 1ers robots domestiques à forme humaine sont mis en vente par le Japon

2054

le travail n’existe plus

l’école n’existe presque plus

le lycée Gambetta est reconverti en discothèque

les scientifiques découvrent que les rapports sexuels oraux donnent le pouvoir de voler

mais

seulement la bouche ouverte

2075

suicide du clone de Mickael Jackson

la seule boisson mondiale est le Coca

malheureusement

suite à une faute de frappe

la nouvelle boisson mondiale n’est finalement pas le Coca

mais le Caca

2112

les immeubles sont construits par des imprimantes 3D

les chats envahissent la France

inauguration du tram-tube qui relie Lyon à Marseille en 22 minutes

les êtres humains deviennent des Haribos

pour vos funérailles

choisissez de flotter éternellement dans l’espace

2134

l’hiver n’existe plus

disparition des pandas

l’université Aix-Marseille ouvre un master de télépathie

il n’y a plus d’eau dans le monde

les chiens font la révolution

la NASA se recycle dans le fromage de chèvre bon marché

l’anglais est la seule langue officielle au monde

2122

l’arrière petit-fils de Snoop Dog vend sa propre drogue

1ère transplantation de tête sur un humain

malheureusement c’était une tête de tortue

la personne transplantée se fait appeler Donatello

puis se suicide

la fin du monde, encore

et les poneys ont des droits civiques

2135

porter des slips en juin est passible de 2 ans de prison virtuelle

les Zblougbeurgs colonisent la Terre

les Zblougbeurgs appuient

accidentellement

sur l’ancien bouton nucléaire de Kim Jong-Il

alors le feu d’artifice du nouvel an se lance

l’hologramme d’Emmanuel Macron défile à la Gay Pride avec celui de Donal Trump

3000

Donald Trump Junior Junior Junior fait exploser la Corée

il faut payer l’air

découverte d’une ville sous-marine habitée par des Illuminati

1 personne sur 2 naît hermaphrodite

3001

ouverture du 1er bar extra-terrestre

le bar est interdit aux Zblougbeurgs

Claude François est ressuscité

après une fausse manipulation, Hitler est ressuscité aussi

les fraises donnent toujours la diarrhée

les humains ne peuvent plus se reproduire et font des clones d’eux-mêmes

3070

célébration du 1er mariage entre un terrien et une vénusienne

les robots promènent les humains en laisse

les humains s’accouplent avec les animaux

le sexe est légal à partir de 6 ans

la majorité légale passe à 10 ans

l’école n’existe plus

tout le monde travaille à dépolluer la Terre

 

le surf est interdit

parce que c’est trop mouillé

 

6666

l’univers tout entier a été

découvert

Mickael Jackson n’est pas mort

mais c’est le dernier humain

naissance d’un 2ème soleil

le nouvel homme post-historique réussit à articuler un mot

il dit :

GA

à la base, un mail écrit à S., et je me dis soudain que ça ferait un tout à fait honorable

Poème de sagesse relative # 2

ça serait aussi une bonne tactique, arrêter de s’occuper du monde et s’occuper seulement d’apprivoiser un mini bout de territoire

je ne dis pas domestiquer, parce que la salsepareille gagnera toujours sur le désherbage, et que les guêpes construiront toujours des nids dans les parasols dès qu’on aura le dos tourné

mais ce genre là

le monde est beaucoup trop grand pour ce qu’on est capable d’y faire sans finir aigri ou fou ou mégalomane ou complètement déprimé

c’est un peu ma conclusion de cette semaine

 

(Maxime,

un clin d’oeil dédicace à tes bulles de road-poet, histoire de semer encore plus la confusion sur qui écrit quoi ici)

(là c’était quand je faisais du stop dans la canicule pour me rendre à mon mariage)

(bisous)

26/07/2018

au gros rond point de St Maximin la Sainte Baume, à la sortie de la zone commerciale
petite nana dans petite voiture de pépette
intérieur cuir, elle augmente le niveau de la clim au bout de quelques secondes quand elle voit que je transpire beaucoup trop
dehors c’est canicule alors
elle me dit que sur cette route les gens ne prennent pas de stoppeurs
parce que me dit-elle, il y a eu plusieurs cas de stoppeurs qui braquaient les gens quand ceux-ci descendaient faire une course, ou faire de l’essence par exemple
elle me dit qu’elle connaît au moins trois personnes à qui c’est arrivé
je lui dis ah
elle me dit qu’elle travaille dans le cancer
ça me fait rire
elle s’occupe de savoir quel traitement pour quelle personne
mais elle ne veut pas voir les malades en face, elle dit que c’est trop dur
elle dit que c’est un secteur en pleine expansion, et que dans sa boîte ils embauchent une nouvelle personne tous les 18 mois tellement il y a du travail
quand on se quitte, je lui dis qu’elle a choisi un secteur d’activité qui ne la laissera pas sur le bord du chemin alors
on rigole
on se dit à la prochaine
on se tutoie
10 kilomètres environ

break un peu classieux un peu pourri à la fois, à la sortie de Brue-Auriac
mec dans la soixantaine, les yeux clairs et tout doux, délavés quoi
avec des tatouages de taulard, je ne demande pas directement bien sûr
mais bon, genre flagos
il fume plein de clopes et il ouvre la fenêtre précipitamment pour ne pas que j’ai le temps d’être dérangée par l’odeur de cendar
il bosse dans le bâtiment, il fait de tout, il dit qu’il travaille toujours tout seul parce qu’il est insupportable sur un chantier
mais que par contre il travaille bien
il râle sur les roumains qui prennent les jobs alors qu’eux ne savent pas bosser
que c’est un boulot facile à apprendre sur le tas, et que tous les mecs se prétendent maçons pour trouver du taf facilement, mais que ce ne sont pas des artisans sérieux
rien de très nouveau sous le soleil
il dit que lui votera pour qui nous sortira de l’Europe
je lui fais remarquer, un peu en blaguant, que c’est le cas de marine le pen par exemple
il répond qu’il n’a rien contre
je me dis heureusement qu’on est bientôt arrivés parce que ça va commencer à être désagréable
il a encore le temps de me parler de la Russie qui est un grand pays et de me dire que franchement, les homosexuels il n’a jamais voté pour qu’ils se marient
il habite juste en face du chemin de la cabane
je le tutoie ou le vouvoie, en fonction des moments de la discussion
15 kilomètres environ

06/07/2018

Chateauneuf-la-Forêt -> Eyjeaux
C. travaille avec moi, elle veut bien m’avancer un peu
discussions calmes, beaucoup de douceur
je raconte un peu ma vie
on arrive assez vite
il y a une ancienne gare qui fait office d’arrêt de bus
elle me souhaite bonnes vacances, je me dirige vers la grande route, ça va vers Limoges
on se tutoie
25 kilomètres

route passante donc il est 13h00
jeune fille s’arrête un peu n’importe comment
elle dit qu’on va bien trouver un endroit où stopper pour la suite
elle dit qu’elle accompagne les agriculteurs et les agricultrices en difficultés
elle dit que parfois c’est compliqué : dettes, vies fragiles, trop de boulots pour rien et suicides et big tracas
elle dit qu’en plus elle s’est réveillée avec une bonne gueule de bois et que le bonhomme qui l’a reçu lui a pas offert de café
elle dit qu’elle va aller faire la sieste
je lui parle du fait que j’ai eu peur, 15 minutes plus tôt, car après avoir fait un coucou à une voiture qui m’avait fait un signe, elle a fait demi-tour en dérapant sur la route, et deux jeunes blancs-becs sont sortis et m’ont demandé, je cite, « à qui j’avais fait un doigt »
je leur ai montré les deux doigts que je leur avais soumis, on appelle cela signe du diable, qui est pour moi pure sympathie et invitation à rejoindre communauté informelle d’êtres humains ensorcelé.es et après cette explication en une phrase, nous nous sommes regardés dans les yeux comme dans un film de Sergio Leone, mais tout ça en beaucoup plus rapide et bien moins stylisé, compte tenu du fait qu’on était sur le bord de la route, que leur voiture était celle de jeunes blancs-becs qui s’ennuient, même pas un pot de changé pour faire un gros bruit et qu’avec mon gros sac je n’avais rien d’un bon justicier
du coup on se marre
par contre elle me laisse dans un endroit bien pourri
on se tutoie
20 kilomètres environ

boulevard vers Angoulême, dans Limoges, pure amateurisme de stoppeur
je marche, je marche, pas de bus, je marche
mange pas encore mec, ça va te porter poisse
je stoppe après le lycée Renoir, pas terrible
ouais, j’ai la dalle
puis voiture blanche de type chère
un homme tee-shirt rose et sa maman qui a un accent plus vivant que lui
il parle boulot, il parle prof d’allemand, il parle syriens (mais pas longtemps), il parle tune, il parle réussite pro, il parle éduc nat, il parle beaucoup
il pose beaucoup de questions et j’y réponds sans trop réfléchir car j’ai pris le soleil sur le coin de la tronche 20 minutes
il parle public privé, il parle vacances, il parle en dictons (« en Creuse, vacances heureuses… Ailleurs, vacances meilleurs ? »), il parle blablacar, il parle un langage que je commence à avoir du mal à supporter
un peu exaspéré je me repose et réponds, laconique
après quelques considérations pratiques liées à la poursuite de mon trajet en stop (le genre de personne préoccupée par des choses qu’elle ne fait pas et ne fera jamais)
je suis déposé
on se vouvoie et je n’ai pas envie de les tutoyer du tout
40 kilomètres

rond-point sortie Saint-Junien
végétation triste tandis que l’assistance de l’assurance me parle de ma voiture au téléphone, grésille
stop donc, chaleur déjà, sac qui pèse
je trouve un bout de carton sur lequel j’écris ANGOULEME
un type me prend, c’est un artisan, il est aussi éléctricien
camion un peu sale, il parle de la tempête, il dit qu’il va m’avancer un peu
il parle des vacances, il y a des cigarettes sur le tableau de bord
il me dépose, j’oublie mon carton dans le véhicule
on se tutoie
15 kilomètres

rond-point vers Etagnac (je crois) le long de la 4 voies
un père et sa fille qui me sourit gênée
je suis derrière, 140 – 160 kilomètres à l’heure
je me dis que je vais rattraper le temps perdu
il parle de la tempête, il dit des noms de village que je ne connais pas
la fille ne parle pas, je fais remarquer que sur son GPS le véhicule roule au milieu de rien –
comme si on était dans le désert
plutôt que de rire, il dit que la mise à jour n’est pas OK
il me dépose à la sortie de la 4 voies, on se salue, je fais le tour d’un très grand rond-point
on se vouvoie
20 kilomètres

voitures défilent et camions, la route des vacances est bouchée comme une artère bien crasse
un type mince s’arrête, il va à 8 bornes, je dis que j’ai faim, il dit qu’il y a un supermarché
je l’interroge sur le gros trou dans son pare-brise, il dit que c’est la grêle
il parle de la tempête, il y a des embouteillages
il dit qu’il travaille à l’usine de tuiles, il fait le trajet en vélo
les tuiles sont faites à partir de l’argile
il est bientôt 16h, il dit que ça va être le match de la France
je lui demande s’il va aller au bistrot, il dit non, il dit chez lui, il dit qu’à un moment il y avait un écran dehors dans la commune mais il dit que les gens du voyage faisait des bêtises et qu’ils ont arrêté
je lui demande qui est « ils », il dit : les gens de la mairie
il me parle du transfert de Cristiano Ronaldo vers la Juventus de Turin et je me permets de lui expliquer pourquoi je trouve ça complètement cohérent
il me dépose à la supérette
on se vouvoie
10 kilomètres

sortie de Roumanières-Loubert après la voie-ferrée
peugeot 406 verte qui s’arrête, un type qui rentre du boulot comme il dit
très calme, il dit que je vais rater le match
je dis pas grave, lui il dit qu’il veut se reposer alors il va aller pêcher
tempête, il dit que le climat change, qu’on aura fait vraiment n’importe quoi en quelques années
oui
on passe devant un bâtiment en construction et il dit : c’est la future église évangéliste
il dit qu’il fait de la musique là-bas
je lui demande s’il est croyant, il dit oui
il dit qu’il faisait n’importe quoi avant, vols, drogue, alcool et qu’à un moment il a découvert la Bible
et que ça avait été ce qu’il cherchait, une voie
au début il jouait de la musique manouche avec sa guitare mais maintenant c’est un peu différent
il dit qu’il a été invité à des conférences pour parler de son chemin de vie
il dit qu’il aime être en lien avec les uns et les autres qu’il croise
il dit que parfois on rencontre des choses qui nous parlent quelque part où on avait jamais été fouiller
il me dépose sur le bord d’un rond-point
on se dit chaleureusement au-revoir
on se tutoie
le soleil est brûlant, les minutes passent, je me dis que le match a commencé
12 kilomètres

entrée de la 4 voies, Angoulème 32 kilomètres, un truc comme ça
lunettes de soleil sport sur le nez un mec s’arrête, fin du boulot
radio et le match et un but mais on comprend rien si ce n’est que les mecs hurlent
devant il est immatriculé 83, derrière 33
il est kiné, il travaille loin mais il aime bien
on parle stratégies & tactiques football
j’aime bien parler de ça car on ne le devine pas quand on me regarde, avec ma dégaine de mec massif habillée dèg en noir
on parle du centre des villes
il me dépose près d’un rond-point énorme, encore
on se tutoie
40 kilomètres

attente longue et soleil plein dans le visage, presque plus d’eau
type s’arrête, lunettes de soleil, très beau et bronzé
il tourne le bouton du son à 65, c’est très fort
il appuie sur la pédale d’accélérateur en même temps que l’électro
j’ai peur, il colle les voitures, il roule fluide mais j’ai peur que les autres automobilistes aient du mal à comprendre l’aspect esthétique de sa conduite
il danse
il dit que si ça tenait qu’à lui il viendrait avec moi faire la fête à Bordeaux
il me demande si j’entends le problème de son ampli, il trouve que les basses s’écrasent trop facilement, il trouve qu’elles manquent de relief et ça le gêne
il dit que ce qu’on entend c’est BONZAI, il dit que ça a 20 ans, qu’on fait plus des trucs pareils
il pile pour sortir au bon endroit, dernière frayeur
il me dépose près de La Couronne, rond-point
on se tutoie, on se marre
16 kilomètres

très court et camion avec tronçonneuse dedans
bonhomme 60 ans, ceinture passager qui ne marche pas
il dit « fais comme si tu l’avais »
on parle un peu, il me parle d’autres stoppeurs qu’il a pris
il me dit que c’est de plus en plus rare, etc.
je suis fatigué, je baille au moins 30 fois
il me dépose près d’une station-service
il dit que le ciel devient noir et me montre un endroit où m’abriter en cas d’orage
on se tutoie
30 kilomètres

sortie de Barbezieux
ciel pas noir plutôt gris et zone industrielle où pas grand monde ne passe
il est 18h, décidément pas facile ce jour-là, j’ai soif et je veux dormir
voiture s’arrête en faisant du bruit
trois personnes noires qui s’arrêtent, deux femmes et un homme
ils vont à la gare
j’exulte
plein de joie dans la voiture je me rends compte que quelque chose, pour elles et lui, ne va pas, mais je ne sais pas quoi
j’essaye de parler un peu et puis ça ne prend pas
je me dis que je dois les embêter, je me dis que c’est peut-être parce que je suis blanc et qu’il n’y a aucun consensus sur ma présence, ça me rend triste
puis je me dis que je n’y suis pour rien même si je suis suant et peut-être d’une odeur assez authentique
seules discussions quand on arrive sur les quais : les nouveaux bâtiments, en verre, incroyables
l’une dit que pour la tune ils ont de la tune
j’aime bien
on ne se tutoie pas ni on se vouvoie parce qu’on ne se parle pas
80 kilomètres

 

je dis au-revoir et je marche, église sainte-croix, etc. etc., et puis je crois que je suis arrivé

à Bordeaux, même les shlags sont beaux ou belles

20.06.2018

sortie de Chateauneuf-la-Forêt
la proviseure de l’établissement où je travaille
elle porte des lunettes de soleil
elle dit qu’elle ne passe jamais par là
il y a quelque chose de stable et de posée que j’aime bien dans sa voix
on se vouvoie – cette distance professionnelle
6 kilomètres environs

sortie de Neuvic-Entier, grosse route Limoges <-> Eymoutiers
soleil déjà raide haut dans le ciel
arrivant de loin une décapotable s’arrête
il dit qu’il n’arrive pas à ne pas rouler vite
il parle de pourquoi les radars et pourquoi les autoroutes
je lui parle des fenêtres que je ne peux pas ouvrir dans la salle où je fais cours
il parle de « ce monde bizarre », il porte des lunettes de soleil
je lui demande ce qu’il va faire à Eymoutiers et il répond qu’il « va boire un caf »
« boire un caf »
il se gare très vite, on se salue
on se tutoie
15 kilomètres

sortie d’Eymoutiers
téléphone morfle par le coin, salut
une dame d’une soixantaine d’années qui revient des courses
twingo grise, elle roule lentement et suit les virages dans la forêt, comme si elle cherchait quelque chose
on parle de l’usine qui va se construire près de chez elle
on en pense la même chose
on parle de Bugeat, de Tarnac, de comment on fait pour sortir de chez soi
je ne sais plus si on se tutoie ou si on se vouvoie
on se dit à bientôt
25 kilomètres

sortie de Bugeat
dame de 58 ans, elle va à Ussel
elle travaille dans un supermarché à Treignac
elle dit qu’avant ça elle travaillait à Ussel
elle dit que le supermarché est très familial mais qu’elle doit être polyvalente
elle dit qu’elle n’a plus de vie sociale – mais c’est dit comme une ponctuation
en 20 ans, elle dit qu’elle ne s’est jamais mise en arrêt, elle dit qu’elle coûte pas chère à la sécu
elle parle beaucoup de son travail et elle n’écoute pas mais quelques interventions
on se vouvoie
elle parle du fait que ses enfants lui coûtent chers
elle parle beaucoup d’argent et du fait que travailler est une bonne chose
elle me dépose à l’entrée de l’autoroute 89
50 kilomètres environ

Ussel, entrée autoroute A89
voiture grise et dame petite lunettes rondes
à cause du soleil sur la tête un quart d’heure plus tôt je mets du temps à parler
plutôt une dame soucieuse d’écologie et d’entraide
c’est ce que je comprends suite à une remarque que je fais sur le fait qu’une dizaine de mecs habillés en orange
coupent l’herbe au milieu de nulle part
elle dit qu’on voit très bien le Puy de Dôme, le ciel est dégagé
elle dit qu’elle culpabilise parce qu’elle sait que c’est sa génération à elle et elle aussi qui a fait n’importe quoi
je lui en veux un peu
on sort de l’autoroute et on roule encore un peu
elle dit qu’elle est très heureuse de cette rencontre
on se dit à bientôt, avec un peu d’espoir
on se vouvoie
75 kilomètres ou un peu plus

près d’un arrêt de bus et d’une église (très bon portrait d’une France vue depuis le bord de la route) en plein soleil, attente 15 secondes
voiture propre et radio usb
directrice de clinique en formation professionelle
avant d’aller à sa réunion elle va acheter du fromage pour ses enfants car ils ont habité là longtemps
en arrivant sur Clermont-Ferrand virages serrées et
des commentaires type touristiques
les pierres noires de la cathédrale en contrebas
pas la pollution, la terre dont est extraite les pierres, les couleurs
je lui souhaite bon séjour, elle me laisse près du boulevard périphérique
on se vouvoie
20 kilomètres

gros boulevard qui tourne autour de Clermont
pancarte imprécise près d’un passage piéton
406 et chien à mes pieds elle a des lunettes de soleil type sport
elle va me poser à l’entrée de l’autoroute
je crois qu’elle me ressemble alors je parle
je lui dis qu’à force de rencontrer, entre 5 minutes et 45 minutes
des gens aussi différents les uns des autres, ça va me rendre fou
elle trouve ça drôle, ces temps-ci elle apprend à prendre soin des légumes et des fruits
elle dit qu’elle doit travailler avec des gens qui veulent qu’elle coupe l’herbe tout le temps
elle dit que malgré tout ils n’ont pas utilisé l’adjectif « sale » pour parler de la nature
parce que c’est courant de dire qu’une fois le rotofil passé c’est « propre »
elle dit qu’elle habite à 3 minutes de l’Allier alors c’est bon
je caresse le chien
elle me laisse et puis on se dit au-revoir
on se tutoie
un peu moins de 10 kilomètres
rond-point avant A75 des flics

bretelle d’entrée A75
j’aime bien cette autoroute mais je ne la connais pas de ce côté
grosse voiture et un homme maigre dedans, environ 60 ans
conversations compliquées alors je l’interroge sur ses enfants
il parle des radars, il m’explique où sont tous les radars
je dis oui et je souris parce que je n’ai pas envie de lui dire je m’en fiche un peu
alors il parle des panneaux, parfois trop grand ou parfois trop petit
il tient malgré tout à m’avancer de 10 kilomètres supplémentaire
on se vouvoie
50 kilomètres
je suis arrivé : parking co-covoiturage Saint Germain Lembron